«Vous avez menti, mademoiselle; votre bonne m'a avoué qu'elle vous avait donné du pain chaud et de la crème, et que vous en aviez mangé comme une gloutonne. Tant pis pour vous, parce que vous allez être malade et que vous ne pourrez pas venir dîner demain chez votre tante d'Aubert, avec votre cousin Paul. Vous y auriez vu Camille et Madeleine de Fleurville; mais, au lieu de vous amuser, de courir dans les bois pour chercher des fraises, vous resterez toute seule à la maison et vous ne mangerez que de la soupe.»
Mme de Réan prit la main de Sophie, la trouva brûlante et l'emmena pour la faire coucher.
«Je vous défends, dit-elle à la bonne, de rien donner à manger à Sophie jusqu'à demain; faites-lui boire de l'eau ou de la tisane de feuilles d'oranger, et, si jamais vous recommencez ce que vous avez fait ce matin, je vous renverrai immédiatement.»
La bonne se sentait coupable; elle ne répondit pas. Sophie, qui était réellement malade, se laissa mettre dans son lit sans rien dire. Elle passa une mauvaise nuit, très agitée; elle souffrait de la tête et de l'estomac; vers le matin elle s'endormit. Quand elle se réveilla, elle avait encore un peu mal à la tête, mais le grand air lui fit du bien. La journée se passa tristement pour elle à regretter le dîner de sa tante.
Pendant deux jours encore, elle fut souffrante. Depuis ce temps elle prit en tel dégoût la crème et le pain chaud, qu'elle n'en mangea jamais.
Elle allait quelquefois avec son cousin et ses amies chez les fermières du voisinage; tout le monde autour d'elle mangeait avec délices de la crème et du pain bis, Sophie seule ne mangeait rien; la vue de cette bonne crème épaisse et mousseuse et de ce pain de ferme lui rappelait ce qu'elle avait souffert pour en avoir trop mangé, et lui donnait mal au coeur. Depuis ce temps aussi elle n'écouta plus les conseils de sa bonne, qui ne resta pas longtemps dans la maison. Mme de Réan, n'ayant plus confiance en elle, en prit une autre, qui était très bonne, mais qui ne permettait jamais à Sophie de faire ce que sa maman lui défendait.
XI—L'écureuil.
Un jour Sophie se promenait avec son cousin Paul dans le petit bois de chênes qui était tout près du château; ils cherchaient tous deux des glands pour en faire des paniers, des sabots, des bateaux. Tout à coup Sophie sentit un gland qui lui tombait sur le dos; pendant qu'elle se baissait pour le ramasser, un autre gland vint lui tomber sur le bout de l'oreille.
«Paul, Paul, dit-elle, viens donc voir ces glands qui sont tombés sur moi: ils sont rongés. Qui est-ce qui a pu les ronger là-haut? les souris ne grimpent pas aux arbres, et les oiseaux ne mangent pas de glands.»
Paul prit les glands, les regarda; puis il leva la tête et s'écria: