—Rien, répondit Sophie; rien. Je ne sais pas pourquoi elle colle.»

Et Sophie plongea vivement ses mains dans l'arrosoir plein d'eau, parce qu'elle venait de s'apercevoir qu'elles étaient poissées.

«Pourquoi mets-tu tes mains dans l'arrosoir?» demanda Paul.

SOPHIE, embarrassée. —Pour voir si elle est froide.

PAUL, riant. —Quel drôle d'air tu as depuis que je suis revenu! On dirait que tu as fait quelque chose de mal.

SOPHIE, troublée.—Quel mal veux-tu que j'aie fait! Tu n'as qu'à regarder; tu ne trouveras rien de mal. Je ne sais pas pourquoi tu dis que j'ai fait quelque chose de mal: tu as toujours des idées ridicules.

PAUL.—Comme tu te fâches! C'est une plaisanterie que j'ai faite. Je t'assure que je ne crois à aucune mauvaise action de ta part, et tu n'as pas besoin de me regarder d'un air si farouche.

Sophie leva les épaules, reprit son arrosoir et le versa dans le bassin, qui se vida sur le sable. Les enfants jouèrent ainsi jusqu'à huit heures; les bonnes vinrent les chercher et les emmenèrent. C'était l'heure du coucher.

Sophie eut une nuit un peu agitée; elle rêva qu'elle était près d'un jardin dont elle était séparée par une barrière; ce jardin était rempli de fleurs et de fruits qui semblaient délicieux. Elle cherchait à y entrer; son bon ange la tirait en arrière et lui disait d'une voix triste: «N'entre pas, Sophie; ne goûte pas à ces fruits qui te semblent si bons, et qui sont amers et empoisonnés; ne sens pas ces fleurs qui paraissent si belles et qui répandent une odeur infecte et empoisonnée. Ce jardin est le jardin du mal. Laisse-moi te mener dans le jardin du bien.—Mais, dit Sophie, le chemin pour y aller est raboteux, plein de pierres, tandis que l'autre est couvert d'un sable fin, doux aux pieds.—Oui, dit l'ange, mais le chemin raboteux te mènera dans un jardin de délices. L'autre chemin te mènera dans un lieu de souffrance, de tristesse; tout y est mauvais; les êtres qui l'habitent sont méchants et cruels; au lieu de te consoler, ils riront de tes souffrances, ils les augmenteront en te tourmentant eux-mêmes.» Sophie hésita; elle regardait le beau jardin rempli de fleurs, de fruits, les allées sablées et ombragées; puis, jetant un coup d'oeil sur le chemin raboteux et aride qui semblait n'avoir pas de fin, elle se retourna vers la barrière, qui s'ouvrit devant elle, et, s'arrachant des mains de son bon ange, elle entra dans le jardin. L'ange lui cria: «Reviens, reviens, Sophie, je t'attendrai à la barrière; je t'y attendrai jusqu'à ta mort, et, si jamais tu reviens à moi, je te mènerai au jardin de délices par le chemin raboteux, qui s'adoucira et s'embellira à mesure que tu y avanceras.» Sophie n'écouta pas la voix de son bon ange: de jolis enfants lui faisaient signe d'avancer, elle courut à eux, ils l'entourèrent en riant, et se mirent les uns à la pincer, les autres à la tirailler, à lui jeter du sable dans les yeux.

Sophie se débarrassa d'eux avec peine, et, s'éloignant, elle cueillit une fleur d'une apparence charmante; elle la sentit et la rejeta loin d'elle: l'odeur en était affreuse. Elle continua à avancer, et, voyant les arbres chargés des plus beaux fruits, elle en prit un et y goûta; mais elle le jeta avec plus d'horreur encore que la fleur: le goût en était amer et détestable. Sophie, un peu attristée, continua sa promenade, mais partout elle fut trompée comme pour les fleurs et les fruits. Quand elle fut restée quelque temps dans ce jardin où tout était mauvais, elle pensa à son bon ange, et, malgré les promesses et les cris des méchants, elle courut à la barrière et aperçut son bon ange, qui lui tendait les bras. Repoussant les méchants enfants, elle se jeta dans les bras de l'ange, qui l'entraîna dans le chemin raboteux. Les premiers pas lui parurent difficiles, mais plus elle avançait et plus le chemin devenait doux, plus le pays lui semblait frais et agréable. Elle allait entrer dans le jardin du bien, lorsqu'elle s'éveilla agitée et baignée de sueur. Elle pensa longtemps à ce rêve. «Il faudra, dit-elle, que je demande à maman de me l'expliquer»; et elle se rendormit jusqu'au lendemain.