LA MAMAN.—Tu crois cela, parce que tu es une petite fille; mais, moi qui suis grande, je sais que la chaux brûle.

SOPHIE.—Mais, maman…

LA MAMAN, l'interrompant.—Voyons, ne raisonne pas tant et tais-toi. Je sais mieux que toi ce qui peut te faire mal ou non. Je ne veux pas que tu ailles dans la cour sans moi.

Sophie baissa la tête et ne dit plus rien; mais elle prit un air maussade et se dit tout bas:

«J'irai tout de même; cela m'amuse, et j'irai.»

Elle n'attendit pas longtemps l'occasion de désobéir. Une heure après, le jardinier vint chercher Mme de Réan pour choisir des géraniums qu'on apportait à vendre. Sophie resta donc seule: elle regarda de tous côtés si la bonne ou la femme de chambre ne pouvaient la voir, et, se sentant bien seule, elle courut à la porte, l'ouvrit et alla dans la cour; les maçons travaillaient et ne songeaient pas à Sophie, qui s'amusait à les regarder et à tout voir, tout examiner. Elle se trouva près d'un grand bassin à chaux tout plein, blanc et uni comme de la crème.

«Comme cette chaux est blanche et jolie! se dit-elle, je ne l'avais jamais si bien vue; maman ne m'en laisse jamais approcher. Comme c'est uni! Ce doit être doux et agréable sous les pieds. Je vais traverser tout le bassin en glissant dessus comme sur la glace.»

Et Sophie posa son pied sur la chaux, pensant que c'était solide comme la terre. Mais son pied enfonce; pour ne pas tomber, elle pose l'autre pied, et elle enfonce jusqu'à mi-jambes. Elle crie; un maçon accourt, l'enlève, la met par terre et lui dit:

«Enlevez vite vos souliers et vos bas, mam'zelle; ils sont déjà tout brûlés; si vous les gardez, la chaux va vous brûler les jambes.»

Sophie regarde ses jambes: malgré la chaux qui tenait encore, elle voit que ses souliers et ses bas sont noirs comme s'ils sortaient du feu. Elle crie plus fort, et d'autant plus qu'elle commence à sentir les picotements de la chaux, qui lui brûlait les jambes. La bonne n'était pas loin, heureusement; elle accourt, voit sur-le-champ ce qui est arrivé, arrache les souliers et les bas de Sophie, lui essuie les pieds et les jambes avec son tablier, la prend dans ses bras et l'emporte à la maison. Au moment où Sophie était rapportée dans sa chambre, Mme de Réan rentrait pour payer le marchand de fleurs.