SOPHIE.—Non, mais nous pouvons retourner à la maison; je demanderai des épingles à la cuisine: il y en a toujours de très grosses.
Paul monta en croupe sur l'âne, et ils arrivèrent au galop devant la cuisine. Le cuisinier leur donna deux épingles, croyant que Sophie en avait besoin pour cacher un trou à sa robe. Sophie ne voulut pas arranger son éperon devant la maison, car elle sentait bien qu'elle faisait une sottise, et elle avait peur que sa maman ne la grondât.
«Il vaut mieux, dit-elle, arranger cela dans le bois; nous nous assoirons sur l'herbe, et l'âne mangera pendant que nous travaillerons; nous aurons l'air de voyageurs qui se reposent.»
Arrivés dans le bois, Sophie et Paul descendirent; l'âne, content d'être libre, se mit à manger l'herbe du bord des chemins. Sophie et Paul s'assirent par terre et commencèrent leur ouvrage. La première épingle perça bien le soulier, mais elle plia tellement qu'elle ne put pas servir. Ils en avaient heureusement une autre, qui entra facilement dans le soulier déjà percé; Sophie le mit, l'attacha. Paul rattrapa l'âne, aida Sophie à monter dessus, et la voilà qui donne des coups de talon et pique l'âne avec l'épingle. L'âne part au trot. Sophie, enchantée, pique encore et encore; l'âne se met à galoper, et si vite que Sophie a peur; elle se cramponne à la bride. Dans sa frayeur elle serre son talon contre l'âne; plus elle appuie, plus elle pique; il se met à ruer, à sauter, et il lance Sophie à dix pas de lui. Sophie reste sur le sable, étourdie par la chute. Paul, qui était demeuré en arrière, accourt, effrayé; il aide Sophie à se relever; elle avait les mains et le nez écorchés.
«Que va dire maman? dit-elle à Paul. Que lui dirons-nous quand elle nous demandera comment j'ai pu tomber?»
PAUL.—Nous lui dirons la vérité.
SOPHIE.—Oh! Paul! pas tout, pas tout; ne parle pas de l'épingle.
PAUL.—Mais que veux-tu que je dise?
SOPHIE.—Dis que l'âne a rué et que je suis tombée.
PAUL.—Mais l'âne est si doux, il n'aurait jamais rué sans ta maudite épingle.