Je me jetai sur l'herbe et je pleurai, non pas comme les hommes qui versent des larmes, mais dans le fond de mon coeur; je pleurai, je gémis sur mon malheur, et, pour la première fois, je me repentis sincèrement.

«Ah! si j'avais été bon! si, au lieu de vouloir montrer mon esprit, j'avais montré de la bonté, de la douceur, de la patience! si j'avais été pour tous ce que j'avais été pour Pauline! comme on m'aimerait! comme je serais heureux!»

Je réfléchis longtemps, bien longtemps; je formai tantôt de bons projets, tantôt de méchants.

Enfin, je me décidai à devenir bon, de manière à regagner l'amitié de tous mes maîtres et de mes camarades. Je fis immédiatement l'essai de mes bonnes résolutions.

J'avais depuis quelque temps un camarade que je traitais fort mal. C'était un âne qu'on avait acheté pour faire monter ceux de mes plus jeunes maîtres qui avaient peur de moi, depuis que j'avais manqué noyer Auguste; les grands seuls ne me craignaient pas; et même, lorsqu'on faisait une partie d'ânes, le petit Jacques était le seul qui me demandât toujours, au lieu que jadis on se disputait pour m'avoir.

Je méprisais ce camarade; je passais toujours devant lui, je ruais et je le mordais s'il cherchait à me dépasser; le pauvre animal avait fini par me céder toujours la première place, et se soumettre à toutes mes volontés. Le soir, quand l'heure fut venue de rentrer à l'écurie, je me trouvai près de la porte presque en même temps que mon camarade; il se rangea avec empressement pour me laisser entrer le premier; mais, comme il était arrivé quelques pas en avant de moi, je m'arrêtai à mon tour et je lui fis signe de passer. Le pauvre âne m'obéit en tremblant, inquiet de ma politesse, et craignant que je ne le fisse marcher le premier pour lui jouer quelque tour, par exemple pour lui donner un coup de dent ou un coup de pied. Il fut très étonné de se trouver sain et sauf dans sa stalle, et de me voir placer paisiblement dans la mienne.

Voyant son étonnement je lui dis:

—Mon frère, j'ai été méchant pour vous, je ne le serai plus; j'ai été fier, je ne le serai jamais, je vous ai méprisé, humilié, maltraité, je ne recommencerai pas. Pardonnez-moi, frère, et à l'avenir voyez en moi un camarade, un ami.

—Merci, frère, me répondit le pauvre âne tout joyeux; j'étais malheureux, je serai heureux; j'étais triste, je serai gai; je me trouvais seul, je me sentirai aimé et protégé. Merci encore une fois, frère; aimez-moi, car je vous aime déjà.

—A mon tour, frère, à vous dire merci, car j'ai été méchant, et vous me pardonnez; je reviens à de meilleurs sentiments, et vous me recevez; je veux vous aimer et vous me donnez votre amitié. Oui, à mon tour, merci, frère.