Et il partit lentement, suivi du cocher, qui lui criait:

—Prenez donc garde, monsieur Jacques, ne restez pas auprès de Cadichon: il vous mordra, il mordra le bourri; il est méchant, vous savez bien.

—Il n'a jamais été méchant avec moi, et il ne le sera jamais, répondit Jacques.

Le cocher frappa l'âne, qui prit le trot, et je les perdis bientôt de vue. Je restai à la même place, abîmé dans mon chagrin. Ce qui en redoublait la violence, c'était l'impossibilité de faire connaître mon repentir et mes bonnes résolutions. Ne pouvant plus supporter le poids affreux qui oppressait mon coeur, je partis en courant sans savoir où j'allais. Je courus longtemps, brisant des haies, sautant des fossés, franchissant des barrières, traversant des rivières; je ne m'arrêtai qu'en face d'un mur que je ne pus ni briser ni franchir.

Je regardai autour de moi. Où étais-je? Je croyais reconnaître le pays, mais sans toutefois pouvoir me dire où je me trouvais. Je longeai le mur au pas, car j'étais en nage; j'avais couru pendant plusieurs heures, à en juger par la marche du soleil. Le mur finissait à quelques pas; je le tournai, et je reculai avec surprise et terreur. Je me trouvais à deux pas de la tombe de Pauline.

Ma douleur n'en devint que plus amère.

«Pauline! ma chère petite maîtresse! m'écriai-je, vous m'aimiez parce que j'étais bon; je vous aimais parce que vous étiez bonne et malheureuse. Après vous avoir perdue, j'avais trouvé d'autres maîtres qui étaient bons comme vous, qui m'ont traité avec amitié. J'étais heureux. Mais tout est changé: mon mauvais caractère, le désir de faire briller mon esprit, de satisfaire mes vengeances, ont détruit tout mon bonheur: personne ne m'aime à présent; si je meurs, personne ne me regrettera.»

Je pleurai amèrement au dedans de moi-même et je me reprochai pour la centième fois mes défauts. Une pensée consolante vint tout à coup me rendre du courage. «Si je deviens bon, me dis-je, si je fais autant de bien que j'ai fait de mal, mes jeunes maîtres m'aimeront peut-être de nouveau; mon cher petit Jacques surtout, qui m'aime encore un peu, me rendra toute son amitié.... Mais comment faire pour leur montrer que je suis changé et repentant?»

Pendant que je réfléchissais à mon avenir, j'entendis des pas lourds approcher du mur, et une voix d'homme parler avec humeur.

—A quoi bon pleurer, nigaud? Les larmes ne te donneront pas du pain, n'est-il pas vrai? Puisque je n'ai rien à vous donner, que voulez-vous que j'y' fasse? Crois-tu que j'aie l'estomac bien rempli, moi qui n'ai avalé depuis hier matin que de l'air et de la poussière?