—Ah! voilà Cadichon. Comme le voilà revenu de bonne heure! Jules, viens lui ôter son bât.

—Méchant âne, dit Jules d'un ton bourru, il faut toujours s'occuper de lui. Pourquoi donc est-il revenu seul? Je parie qu'il s'est échappé. Vilaine bête! ajouta-t-il en me donnant un coup de pied dans les jambes, si je savais que tu t'es sauvé, je te donnerais cent coups de bâton.

Mon bât et ma bride étant ôtés, je m'éloignai en galopant. A peine étais-je rentré dans l'herbage, que j'entendis des cris qui venaient de la ferme. J'approchai ma tête de la haie, et je vis qu'on avait ramené la fermière; c'étaient les enfants qui poussaient ces cris. J'écoutai de toutes mes oreilles, et j'entendis Jules dire à son père:

—Mon père, je vais prendre le grand fouet du charretier, j'attacherai l'âne un arbre, et je le battrai jusqu'à ce qu'il tombe par terre.

—Va, mon garçon, va, mais ne le tue pas; nous perdrions l'argent qu'il nous a coûté. Je le vendrai à la prochaine foire.

Je restai tremblant de frayeur en les entendant et en voyant Jules courir à l'écurie pour chercher le fouet. Il n'y avait pas à hésiter, et, sans me faire scrupule cette fois de faire perdre à mes maîtres le prix qu'ils m'avaient payé, je courus vers la haie qui me séparait des champs: je m'élançai dessus avec une telle force que je brisai les branches et que je pus passer au travers. Je courus dans le champ, et je continuai à courir longtemps, bien longtemps, croyant toujours être poursuivi. Enfin, n'en pouvant plus, je m'arrêtai, j'écoutai ... je n'entendis rien. Je montai sur une butte, je ne vis personne. Alors, je commençai à respirer et à me réjouir de m'être délivré de ces méchants fermiers. Mais je me demandais ce que j'allais devenir. Si je restais dans le pays, on me reconnaîtrait, on me rattraperait, et l'on me ramènerait à mes maîtres. Que faire? Où aller?

Je regardai autour de moi; je me trouvai isolé et malheureux, et j'allai verser des larmes sur ma triste position, lorsque je m'aperçus que j'étais au bord d'un bois magnifique: c'était la forêt de Saint-Evroult. «Quel bonheur! m'écriai-je. Je trouverai dans cette forêt de l'herbe tendre, de l'eau, de la mousse fraîche: j'y demeurerai pendant quelques jours, puis j'irai dans une autre forêt, plus loin, bien plus loin de la ferme de mes maîtres.»

J'entrai dans le bois; je mangeai avec bonheur de l'herbe tendre, et je bus l'eau d'une belle fontaine. Comme il commençait à faire nuit, je me couchai sur la mousse au pied d'un vieux sapin, et je m'endormis paisiblement jusqu'au lendemain.

II

LA POURSUITE