Une heure après, nous arrivions au champ de foire; il y avait déjà beaucoup de monde près du cercle indiqué par une corde, où l'âne savant devait montrer son savoir-faire. Les papas de mes petits amis les firent placer avec moi tout près de la corde. Mes autres maîtres et maîtresses nous rejoignirent bientôt et se placèrent près de nous.

Un roulement de tambour annonça que mon savant confrère allait paraître. Tous les yeux étaient fixés sur la barrière; elle s'ouvrit enfin, et l'âne savant parut. Il était maigre, chétif; il avait l'air triste et malheureux. Son maître l'appela; il approcha sans empressement, et même avec un air de crainte; je vis d'après cela que le pauvre animal avait été bien battu pour apprendre ce qu'il savait.

«Messieurs et mesdames, dit le maître, j'ai l'honneur de vous présenter MIRLIFLORE, le prince des ânes. Cet âne, messieurs, mesdames, n'est pas si âne que ses confrères; c'est un âne savant, plus savant que beaucoup d'entre vous: c'est l'âne par excellence, qui n'a pas son pareil. Allons, Mirliflore, montrez ce que vous savez faire; et d'abord saluez ces messieurs et ces dames comme un âne bien élevé.»

J'étais orgueilleux, ce discours me mit en colère; je résolus de me venger avant la fin de la séance.

Mirliflore avança de trois pas, et salua de la tête d'un air dolent.

-Va Mirliflore, va porter ce bouquet à la plus jolie dame de la société.

Je ris en voyant toutes les mains se tendre à moitié, et s'apprêter à recevoir le bouquet. Mirliflore fit le tour du cercle, et s'arrêta devant une grosse et laide femme, que j'ai su depuis être la femme du maître. Mirliflore y déposa ses fleurs.

Ce manque de goût m'indigna; je sautai dans le cercle par-dessus la corde, à la grande surprise de l'assemblée; je saluai gracieusement devant, derrière, à droite, à gauche, je marchai d'un pas résolu vers la grosse femme, je lui arrachai le bouquet, et j'allai le déposer sur les genoux de Camille; je retournai à ma place aux applaudissements de toute l'assemblée. Chacun se demandait ce que signifiait cette apparition; quelques personnes crurent que c'étaient arrangé d'avance, et qu'il y avait deux ânes savants au lieu d'un; d'autres qui me voyaient en compagnie de mes petits maîtres, et qui me connaissaient, étaient ravis de mon intelligence.

Le maître de Mirliflore semblait fort contrarié, Mirliflore paraissait indifférent à mon triomphe; je commençai à croire qu'il était réellement bête, ce qui est assez rare parmi nous autres ânes. Quand le silence fut rétabli, le maître appela de nouveau Mirliflore.

«Venez, Mirliflore, faites voir à ces messieurs et dames qu'après avoir su distinguer la beauté, vous savez aussi reconnaître la sottise; prenez ce bonnet, et posez-le sur la tête du plus sot de l'assemblée.»