—Mais qui l'a sauvée? je n'ai vu personne.
—Tout le monde y a couru pendant que tu revenais.» Cette assurance calma Marguerite; elle se laissa emporter sans résistance. Quand elle fut bien essuyée, séchée et rhabillée, sa maman lui demanda ce qui était arrivé. Marguerite lui raconta tout, mais en atténuant ce qu'elle sentait être mauvais dans l'insistance de Sophie à faire périr le pauvre hérisson et à approcher de la mare, malgré l'avertissement qu'elle avait reçu. «Tu vois, chère enfant, dit Mme de Rosbourg en l'embrassant mille fois, si j'avais raison de te défendre d'approcher de la mare. Tu as agi comme une petite fille sage, courageuse et généreuse… Allons voir ce que devient Sophie.» Sophie avait été emportée par Mme de Fleurville et Élisa chez Camille et Madeleine, qui l'accompagnaient. On l'avait également déshabillée, essuyée, frictionnée, et on lui passait une chemise de Camille, quand la porte s'ouvrit violemment et Mme Fichini entra. Sophie devint rouge comme une cerise; l'apparition furieuse et inattendue de Mme Fichini avait stupéfié tout le monde. «Qu'est-ce que j'apprends, mademoiselle? vous avez sali, perdu votre jolie robe en vous laissant sottement tomber dans la mare! Attendez, j'apporte de quoi vous rendre plus soigneuse à l'avenir.» Et, avant que personne ait eu le temps de s'y opposer, elle tira de dessous son châle une forte verge, s'élança sur Sophie et la fouetta à coups redoublés, malgré les cris de la pauvre petite, les pleurs et les supplications de Camille et de Madeleine, et les remontrances de Mme de Fleurville et d'Élisa, indignées de tant de sévérité. Elle ne cessa de frapper que lorsque la verge se brisa entre ses mains; alors elle en jeta les morceaux et sortit de la chambre. Mme de Fleurville la suivit pour lui exprimer son mécontentement d'une punition aussi injuste que barbare.
«Croyez, chère dame, répondit Mme Fichini, que c'est le seul moyen d'élever des enfants; le fouet est le meilleur des maîtres. Pour moi, je n'en connais pas d'autres.»
Si Mme de Fleurville n'eût écouté que son indignation, elle eût chassé de chez elle une si méchante femme; mais Sophie lui inspirait une pitié profonde: elle pensa que se brouiller avec la belle-mère, c'était priver la pauvre enfant de consolations et d'appui. Elle se fit donc violence et se borna à discuter avec Mme Fichini les inconvénients d'une répression trop sévère. Tous ces raisonnements échouèrent devant la sécheresse de coeur et l'intelligence bornée de la mauvaise mère, et Mme de Fleurville se vit obligée de patienter et de subir son odieuse compagnie.
Quand Mme de Rosbourg et Marguerite entrèrent chez Camille et Madeleine, elles furent surprises de les trouver toutes deux pleurant, et Sophie en chemise, criant, courant et sautant par excès de souffrance, le corps rayé et rougi par la verge dont les débris gisaient à terre.
Mme de Rosbourg et Marguerite restèrent immobiles d'étonnement.
«Camille, Madeleine, pourquoi pleurez-vous? dit enfin Marguerite, prête elle-même à pleurer. Qu'a donc la pauvre Sophie et pourquoi est-elle couverte de raies rouges?
—C'est sa méchante belle-mère qui l'a fouettée, chère
Marguerite. Pauvre Sophie! pauvre Sophie!»
Les trois petites entourèrent Sophie et parvinrent à la consoler à force de caresses et de paroles amicales. Pendant ce temps Élisa avait raconté à Mme de Rosbourg la froide cruauté de Mme Fichini, qui n'avait vu dans l'accident de sa fille qu'une robe salie, et qui avait puni ce manque de soin par une si cruelle flagellation. L'indignation de Mme de Rosbourg égala celle de Mme de Fleurville et d'Élisa; les mêmes motifs lui firent supporter la présence de Mme Fichini.
Camille, Madeleine et Marguerite eurent besoin de faire de grands efforts pour être polies à table avec Mme Fichini. La pauvre Sophie n'osait ni parler ni lever les yeux; immédiatement après le dîner, les enfants allèrent jouer dehors. Quand Mme Fichini partit, elle promit d'envoyer souvent Sophie à Fleurville, comme le lui demandaient ces dames.