«Heureuse! et tu pleures? et ces messieurs me parlaient tout à l'heure de bonheur, de retour… de… Ah! je crois comprendre! On a des nouvelles!… des nouvelles… de ton père!»

Lucie ne répondit pas; elle embrassait sa mère, riait, pleurait.

MADAME LECOMTE.—Mais réponds, réponds donc… Messieurs, par pitié, dites-moi… Lucie, parle! Ton père?…

—Est près de toi, ma femme, ma Françoise! s'écria Lecomte qui avait suivi Lucie.

Il s'était approché de la porte restée ouverte, il avait tout entendu, et, n'ayant pu contenir son impatience, il s'était élancé vers sa femme quand il la crut suffisamment préparée à le revoir. Il la saisit dans ses bras et poussa un cri d'effroi en la voyant pâle et inanimée.

Lucie faisait sentir du vinaigre à sa mère, M. de Rugès la fit étendre par terre et lui jeta quelques gouttes d'eau au visage. Lecomte, à genoux près d'elle, soutenait sa tête dans ses mains; Lucie, à genoux de l'autre côté, frottait de vinaigre les tempes de sa mère et en mouillait ses lèvres.

Peu d'instants après, Françoise ouvrit les yeux, regarda Lucie, lui sourit, puis, se sentant soutenue du côté opposé, elle tourna la tête, regarda son mari, et, faisant un effort pour se soulever, se jeta à son cou et sanglota.

«Elle pleure, il n'y a plus de danger, dit M. de Rugès. Nous sommes inutiles maintenant. Laissons-les à leur bonheur; la présence d'étrangers ne pourrait que les gêner.» Et, sans faire leurs adieux, ils sortirent de la maison blanche, fermant la porte après eux et emmenant les enfants qui s'étaient groupés à l'entrée pour voir la scène de reconnaissance.

On parla peu au retour; chacun était touché et attendri du bonheur de ces braves gens. Les événements si inattendus de la journée avaient vivement impressionné les enfants; la rencontre de Lecomte avait presque fait oublier la vanterie et la poltronnerie de Léon. Sophie cherchait à rappeler ses souvenirs pour les raconter à ses amis: son naufrage, la perte de sa mère, de son oncle et de sa tante, de son cousin Paul qu'elle aimait comme un frère, les dangers qu'elle avait courus, le second mariage de son père, suivi de si près de la mort de ce dernier protecteur de son enfance, les mauvais traitements de sa belle-mère, tous ces événements se représentèrent si vivement à son souvenir, qu'elle ne comprit pas comment elle avait pu les oublier et n'avait jamais éprouvé le désir d'en parler.

En approchant du château, MM. de Rugès et de Traypi recommandèrent encore aux enfants de ne pas parler à Mme de Rosbourg du retour de Lecomte, avant qu'ils le lui eussent appris eux-mêmes avec ménagement, de crainte du saisissement que pouvait occasionner cette espérance.