» Mon père demanda au capitaine s'il pouvait s'embarquer avant la nuit. Le capitaine demanda vingt-quatre heures pour remplir d'eau fraîche ses tonneaux et pour faire une provision de poisson et de fruits. Mon père y consentit à regret: il désirait tant revoir la France, sa femme et son enfant! Pour moi, cela m'était égal; j'aimais mon père par-dessus tout; avec lui j'étais heureux partout; je n'avais que lui à aimer dans le monde.»
SOPHIE.—Est-ce que tu n'aimais pas les petits sauvages qui t'aimaient tant?
PAUL.—Je les aimais bien, mais j'avais passé ces cinq années avec la pensée et l'espérance de les quitter, et puis, ils étaient plutôt mes esclaves que mes amis; ils m'obéissaient comme des chiens et ne me commandaient jamais; ils prenaient mes idées, ils ne me parlaient jamais des leurs; en un mot, ils m'ennuyaient; et pourtant, je les ai regrettés; leur chagrin quand je les ai quittés m'a fait de la peine. Tu vas voir cela tout à l'heure.
» Mon père alla dire au roi que le chef blanc, son frère (le capitaine), demandait de l'eau, du poisson et des fruits. Le roi parut heureux de faire plaisir à mon père en donnant à son ami ce qu'il demandait. Les sauvages se mirent immédiatement les uns à cueillir des fruits du pays (il y en avait d'excellents et inconnus en Europe), d'autres à pêcher des poissons pour les saler et les conserver. On servit un repas auquel tout le monde prit part et à la fin duquel mon père annonça au roi notre départ pour le lendemain. À cette nouvelle, le roi parut consterné. Il éclata en sanglots, se prosterna devant mon père, le supplia de rester. Les petits sauvages poussèrent des cris lamentables. Quand les autres sauvages surent la cause de ces cris, ils se mirent aussi à hurler, à crier; de tous côtés on ne voyait que des gens prosternés, se traînant à plat ventre jusqu'aux pieds de mon père, qu'ils baisaient et arrosaient de larmes. Mon père fut touché et peiné de ce grand chagrin; il leur promit qu'il reviendrait un jour, qu'il leur apporterait des haches, des couteaux et d'autres instruments utiles et commodes; qu'en attendant il donnerait au roi sa propre hache et son couteau; qu'il demanderait à son frère le chef blanc quelques autres armes et outils qui seraient distribués au moment du départ. Il réussit enfin à calmer un peu leur douleur. Le capitaine proposa à mon père de nous emmener coucher à bord, de crainte que les sauvages ne nous témoignassent leur tendresse en nous enlevant la nuit et nous emmenant au milieu des terres. Mon père répondit qu'il allait précisément le lui demander.
» Quand les sauvages nous virent marcher vers la mer, ils poussèrent des hurlements de douleur; le roi se roula aux pieds de mon père et le supplia, dans les termes les plus touchants, de ne pas l'abandonner.
» Mon père et moi, nous fûmes attendris, mais nous restâmes inexorables. Mon père promit de revenir le lendemain, et nous montâmes dans la chaloupe. Le beau visage de mon père devint radieux quand il se vit sur mer, sur une embarcation française, entouré de Français.»
—Mon bon Paul, interrompit M. de Rosbourg en lui serrant vivement la main, je ne saurais te dire combien ta tendresse me touche, mais je dois te rappeler à l'ordre en te disant que tu nous a promis toute la vérité; or, j'ai vainement et patiemment attendu le récit de deux événements que tu n'as certainement pas oubliés puisqu'il s'agissait de ma vie, et que je veux t'entendre raconter.
—Oh! mon père, reprit Paul en rougissant, c'est si peu de chose, cela ne vaut pas la peine d'être raconté.
M. DE ROSBOURG.—Ah! tu appelles peu de chose les deux plus grands dangers que j'aie courus.
MARGUERITE.—Quoi donc? Quels dangers? Paul, raconte-nous.