La fée Drôlette abaissa son char, descendit a terre et dit:

«La reine des fées t'a punie de ton audace, ma soeur. Repens-toi si tu veux obtenir ta grâce.»

Pour toute réponse, le crapaud lança son venin, qui, heureusement, n'atteignit personne. Drôlette étendit vers lui sa baguette.

«Je te commande de disparaître et de ne plus jamais te montrer aux yeux du prince, de Violette et de leur mère.»

A peine avait-elle achevé ces mots, que le crapaud disparut, sans qu'il restât le moindre vestige de son attelage et de son char. La fée Drôlette demeura pendant quelques instants immobile; elle passa la main sur son front, comme pour en chasser une triste pensée, et, s'approchant du prince Merveilleux, elle lui dit:

«Prince, le titre que je vous donné vous indique votre naissance: vous êtes le fils du roi Féroce et de la reine Aimée, cachée jusqu'ici sous l'apparence d'une modeste fermière. Le nom de votre père indique assez son caractère; votre mère l'ayant empêché de tuer son frère Indolent et sa belle-soeur Nonchalante, il tourna contre elle sa fureur: ce fut moi qui la sauvai dans une nuée avec sa fidèle Passerose. Et vous, princesse Violette, votre naissance égale celle du prince Merveilleux; votre père et votre mère sont ce même roi Indolent et cette reine Nonchalante, qui, sauvés une fois par votre mère, finirent par périr victimes de leur apathie. Depuis ce temps le roi Féroce a été massacré par ses sujets, qui ne pouvaient plus supporter son joug cruel; ils vous attendent, prince, pour régner sur eux; je leur ai révélé votre existence, et je leur ai promis que vous prendriez une épouse digne de vous. Votre choix peut s'arrêter sur une des douze princesses que votre père retenait captives après avoir égorgé leurs parents; toutes sont belles et sages, et toutes vous apportent en dot un royaume.»

La surprise avait rendu muet le prince Merveilleux; aux dernières paroles de la fée, il se tourna vers Violette, et, la voyant pleurer:

«Pourquoi pleures-tu, Violette? Crains-tu que je rougisse de toi, que je n'ose pas témoigner devant toute ma cour la tendresse que tu m'inspires, que je cache ce que tu as fait pour moi, que j'oublie les liens qui m'attachent à toi pour jamais? Crois-tu que je puisse être assez ingrat pour chercher une autre affection que la tienne, et te remplacer par une de ces princesses retenues captives par mon père? Non, chère Violette; jusqu'ici je n'ai vu en toi qu'une soeur; désormais tu seras la compagne de ma vie, ma seule amie, ma femme en un mot. —Ta femme, cher frère! C'est impossible. Comment assoirais-tu sur ton trône une créature aussi laide que ta pauvre Violette? Comment oserais-tu braver les railleries de tes sujets et des rois voisins? Moi-même, comment pourrais-je me montrer au milieu des fêtes de ton retour? Non, mon ami, mon frère, laisse-moi vivre auprès de toi, près de notre mère, seule, ignorée, couverte d'un voile, afin que personne ne me voie et ne puisse te blâmer d'avoir fait un triste choix.»

Le prince Merveilleux insista longuement et fortement; Violette avait peine à se commander, mais néanmoins elle résistait avec autant de fermeté que de dévouement. Agnella ne disait rien; elle eût voulu que son fils acceptât ce dernier sacrifice de la malheureuse Violette, et qu'il la laissât vivre près d'elle et près de lui, mais cachée à tous les regards. Passerose pleurait et encourageait tout bas le prince dans son insistance.

«Violette, dit enfin le prince, puisque tu te refuses de monter sur le trône avec moi, j'abandonne ce trône et la puissance royale pour vivre avec toi comme par le passé dans la solitude et le bonheur. Sans toi, le sceptre me serait un trop lourd fardeau; avec toi, notre petite ferme me sera un paradis. Dis, Violette, le veux-tu ainsi?