—Qui es-tu? Va-t'en!... Je veux Blaise.
—C'est moi qui suis Blaise. Monsieur Jules; je viens vous soigner.
—Alors tu n'es pas Blaise... Blaise me déteste... Tu sais bien tout ce que j'ai dit de lui?... Eh bien, ce n'était pas vrai... Tout, tout était faux... Tu sais bien les poulets?... c'est moi qui les avais noyés... Tu sais bien les habits mouillés? c'est lui qui m'a donné les siens; c'est lui qui m'a tiré de l'eau; c'est lui qui a toujours été bon et moi toujours méchant... Tu sais bien les fleurs? c'est moi qui ai tout brisé; c'est moi qui les ai fait demander par Blaise... Tu sais bien le cerf-volant? c'est moi qui ai été méchant, si méchant!... Blaise a été si bon que cela m'a remué le coeur,... mais pas assez,... non... pas assez... Pauvre Blaise!... Tu as entendu comme il m'a pardonné?... Et papa aussi,... Blaise lui a pardonné!... Papa a été méchant pour Blaise!... C'est ma faute,... c'est moi qui mentais. Oh! ma tête!... Blaise! je veux Blaise!»
Le pauvre comte était dans un état déplorable. Chaque parole était pour lui une affreuse révélation de sa propre faiblesse, de sa propre injustice et de la méchanceté de son fils. La tête cachée dans les mains, il sanglotait à faire pitié; ses larmes se faisaient jour à travers ses doigts crispés, et venaient retomber sur la tête de Blaise à genoux près de lui.
«Mon Dieu, disait Blaise en lui-même, consolez ce pauvre M. le comte; mon Dieu, vous êtes si bon! pardonnez à ce pauvre M. Jules, donnez-lui le repentir de ses fautes, non pas le repentir qui le désole, mais le repentir qui console et qui rend meilleur. Rendez-lui la connaissance afin qu'il puisse décharger son coeur en avouant les fautes qui l'oppressent. Mon Dieu, ne le laissez pas mourir sans pardon; votre pardon à vous, bon et miséricordieux Jésus, le pardon de son pauvre père qu'il a gravement trompé et offensé. Pour moi, mon bon Dieu, vous savez que je lui ai pardonné depuis bien longtemps, dès que l'offense était commise. Mais vous, mon Dieu, notre père à tous, pardonnez-lui, il se repent.»
Cette prière de ce pieux et noble coeur ne devait pas être repoussée. Dieu l'accueillit dans sa miséricorde, et Jules devait être sauvé; sa guérison devait être complète, comme on le verra, mais elle se fit attendre; le père devait expier par ses angoisses les torts de sa faiblesse. Dieu permit que la maladie de Jules fût longue et cruelle.
Quand le médecin arriva, il déclara, après un examen prolongé et intelligent, que Jules était atteint d'une fièvre cérébrale. Après avoir entendu quelques phrases qui décelaient une conscience troublée, il recommanda que le malade ne fût soigné que par les deux personnes qui préoccupaient constamment son imagination frappée, afin qu'au premier retour de raison il ne vît que ces deux personnes, et qu'il ne pût pas craindre d'avoir été entendu par d'autres. Il ordonna ensuite de fréquentes applications de sinapismes aux pieds, aux chevilles, aux mollets, aux cuisses; il ordonna des boissons rafraîchissantes, de l'air dans la chambre, diète absolue, une demi-obscurité et pas de bruit.
La journée fut terrible; d'un accablement semblable à la mort, Jules passait à une agitation et à un flot de paroles accusatrices; il apprit ainsi à son malheureux père toute la noirceur de son âme. Le repentir que Jules témoignait de plus en plus adoucissait un peu le coup terrible porté à son amour et à son amour-propre de père. Plus il découvrait l'iniquité de Jules, plus il aimait et admirait la charité, la bonté si chrétienne de Blaise. Dix fois par jour il le serrait contre son coeur, il l'arrosait de ses larmes, et lui redemandait pardon pour Jules et pour lui-même. Blaise baisait les mains du comte, l'encourageait, le consolait, lui parlait du bon Dieu, lui enseignait la prière du coeur, la vraie prière du chrétien. Quand il ne pouvait calmer le désespoir du comte, il se mettait à genoux près de lui et disait tout haut les prières les plus touchantes, qui finissaient toujours par diminuer l'agitation du comte et lui rendre l'espérance.
L'état de Jules était le même depuis six jours: tantôt de l'amélioration, tantôt une reprise de délire et de fièvre. Le septième jour, après un sommeil de trois heures, dont avaient profité le comte et Blaise pour s'assoupir dans leurs fauteuils, Jules s'éveilla et appela Blaise comme de coutume.
«Me voici, Monsieur Jules, dit Blaise en sautant sur ses pieds et prenant sa main.