Juliette:—Oui, Charles, une grâce; si j'y voyais, je serais peut-être étourdie, légère, coquette. On dit que je suis jolie, l'en aurais de la vanité; je voudrais me faire voir, me faire admirer; le travail m'ennuierait; je n'obéirais pas à Marianne comme je le fais, je ne t'aimerais pas comme je t'aime; je n'aurais pas la consolation de penser à l'avenir que me prépare le bon Dieu après ma mort, et que chaque heure de la journée peut me faire gagner, en supportant avec douceur et patience les privations imposées aux pauvres aveugles.

Charles, ému:—Tu vois bien que tu as des privations?

Juliette:—Certainement! De grandes et de continuelles, mais je les aime, parce qu'elles me profitent près du bon Dieu; ainsi je voudrais bien voir ma chère Marianne, qui fait tant pour moi; je voudrais bien te voir, toi, mon bon Charles, qui me témoignes tant de confiance et d'amitié... J'ai perdu la vue si jeune, que j'ai un bien vague souvenir d'elle, de toi, de tout ce que voient les yeux. Mais... j'attends... et je me résigne.

—O Juliette! Juliette! s'écria Charles en sanglotant et en se jetant à son cou. O Juliette, si je pouvais te rendre la vue! pauvre, pauvre Juliette!»

Juliette essuya une larme que laissaient échapper ses yeux privés de lumière; et, entendant les sanglots de sa soeur se joindre à ceux de Charles, elle l'appela.

«Marianne! ma soeur! ne pleure pas! Tu me rends la vie si douce, si bonne! Si tu savais combien je suis plus heureuse que si je voyais!»

Marianne s'approcha de Juliette, qu'elle serra contre son coeur.

«Juliette! je t'aime! Je ne puis faire grand chose pour toi, mais ce que je fais, c'est avec bonheur, avec amour, comme je le ferais pour ma fille, pour mon enfant. Tu es tout pour moi en ce monde, tout! Jamais je ne te quitterai; je prie Dieu qu'il me permette de te survivre, pour que j'adoucisse les misères de ta vie jusqu'à ton dernier soupir!»

Charles ne disait plus rien; il pleurait tout bas et il réfléchissait; tous les bons sentiments de son coeur se réveillaient en lui, et il comparait ses emportements, ses désirs de vengeance, son orgueil avec la douceur, la charité, l'humilité de Juliette.

«Juliette, dit-il en essuyant ses larmes, je veux devenir bon comme toi; tu m'aideras, n'est-ce pas? Je vais rentrer; je tâcherai de t'imiter... Pourvu que cette méchante femme ne me force pas à redevenir méchant comme elle!