Copiste de la nature extérieure, à l'influence de laquelle il attribue les déterminations de la volonté, Zola met systématiquement au second plan cet ordre de vérités qui ne sont pas à leur de réalité, pas incrustées, disons-le ainsi, dans les entrailles du réel, et qui ne peuvent être par cela même découvertes que par des yeux perspicaces et de très fins scalpels.

Ce n'est pas que Zola ne soit pas psychologue, mais il l'est à la Condillac; il nie la spontanéité de l'âme: aussi la méthode antérioriste de Stendhal ne le satisfait-elle pas pleinement. Or, Stendhal n'a d'autres titres à la gloire qui dore déjà son tombeau que cette lucidité de psychologue réaliste, qui nous présente une âme nue, en nous captivant par le spectacle multiple et, varié de la vie spirituelle, spectacle aussi intéressant ou plus intéressant, que Zola en dise ce qu'il voudra, que celui des Halles dans le Ventre de Paris ... et comptez que ce grand bodegon de Zola est admirable!

En résumé, Stendhal rachète ses défauts nombreux et indéniables par la haute valeur philosophique de ses beautés, et ses œuvres sont comme de riches joyaux de diamants montés et sertis sans nul goût.

Les hasards de la gloire littéraire sont étranges. Avec ce petit patrimoine de deux romans, Stendhal réussit à voir son nom, comme initiateur réaliste et naturaliste, uni aujourd'hui à celui de Balzac qui fut un Titan, un Cyclope, un infatigable forgeron de livres. Et notez que si Stendhal était indifférent à la célébrité, Balzac y aspirait de toutes les forces de son âme. Il l'obtint surtout hors de son pays, en Italie, en Suède, en Russie, mais pas si grande que des rivaux comme Dumas et Sue ne pussent lutter avantageusement avec lui, et lui disputer honneur et profit.

Tandis que Dumas pouvait gaspiller en folies des fortunes gagnées par sa plume de romancier, Balzac luttait corps à corps avec la misère, sans atteindre jamais un état de fortune moyen. Pour comble de douleur, la critique l'attaquait avec acharnement.

La vie de Balzac est sans aventures romanesques. Son histoire se réduit à travailler et à travailler toujours, pour satisfaire ses créanciers et se créer une fortune indépendante. Il écrivit sans relâche, sans terme, passant les nuits blanches, produisant parfois un roman en dix heures, et tout cela en vain, sans réussir à se délivrer de ses obligations urgentes et angoisseuses, sans pouvoir disposer d'un liard. Tous ceux qui écrivent aujourd'hui sur Balzac disent avec raison que l'explication et la clé de ses œuvres sont tout entières dans ce genre de vie.

Balzac se proposa d'écrire une étude complète et encyclopédique des mœurs et de la société moderne, considérée sous tous ses aspects. Il se déclara docteur ès-sciences sociales; il voulut créer la Comédie humaine, résumé caractéristique de notre époque, comme le poème de Dante fut le résumé du moyen-âge. Chacun de ses romans est un chant.

Dans une si vaste épopée, toutes les classes furent représentées et toutes les transformations politiques trouvèrent en lui un peintre fidèle. Balzac peignit en pied l'Empire, la Restauration, la Monarchie de Juillet; il copia d'après nature, avec une incroyable fidélité, les physionomies de la noblesse légitimiste. Héros de la chouannerie vendéenne, gentillâtres vantards du Midi, hommes du juste-milieu orléaniste, soldats de l'Empire, clergé, paysans, différents types de la bohème littéraire et du journalisme, il les portraictura tous, conformément à son plan gigantesque, avec la vigueur d'un athlète et l'effort puissant d'un hercule.

Zola, qui sait parler éloquemment de Balzac, compare la Comédie humaine à un monument construit avec différents matériaux; ici du marbre et de l'albâtre: là de la brique, du plâtre et du sable, le tout mêlé et confondu par la main fébrile d'un maçon qui est parfois un artiste remarquable. L'édifice combattu par les tempêtes est découronné ici et là; les matériaux vils s'émiettent sur le sol, tandis que les colonnades de granit et de jaspe se dressent encore droites et belles. Il n'est pas de comparaison plus exacte.

Tout est dans le monument colossal érigé par Balzac. Même les colonnades de marbre que Zola admire, quoiqu'elles soient d'un beau plan et d'une qualité inestimable, sont élevées à la hâte, par des mains fébriles. Comment en pourrait-il être autrement? Vu la manière de composer de Balzac, c'est ce qui devait arriver. Quand il s'enfermait dans sa chambre avec une rame de papier devant lui, il savait que sous quinze jours, une semaine, ou peut-être moins, son éditeur lui réclamerait la rame de manuscrit et que ses créanciers se présenteraient pour recevoir le prix en le lui arrachant des mains. Considérez l'état moral de Balzac quand il écrivait, et comparez-le, par exemple, à celui de son successeur Flaubert.