Quand un écrivain parvient à découvrir le filon des idées latentes ou dominantes de son siècle, quand il se fait l'interprète de ce qui le caractérise le mieux soit en mal soit en bien, il doit abonder forcément dans le sens des erreurs de l'époque même qu'il interprète. Cette action mutuelle de l'auteur sur le public et du public sur l'auteur favori, explique assez les erreurs que commettent des talents clairs et profonds, mais qui enfin portent le sceau de leur époque.
Les romans de Zola ne sont pas nés dans la poussière des bibliothèques pleines de livres classiques. Ils ne se sont point envolés comme de resplendissants papillons, caressés par le soleil de l'imagination de l'auteur. Ils ont vu le jour dans l'enclos où Darwin croisa des individus d'une même espèce zoologique pour les modifier, dans le laboratoire où Claude Bernard effectua ses expériences et où Pasteur étudia les fermentations empoisonnées et le mode grâce auquel une seule et microscopique bactérie infectionne et décompose un grand organisme: l'idée de Nana. Avant que Zola dessinât l'arbre généalogique des Rougon-Macquart, Hæckel, avec des traits semblables, avait tracé celui qui unit les lémurides et les singes anthropomorphes avec l'homme. Avant que Zola niât le libre arbitre et proclamât le pessimisme, le vide et le néant de l'existence, Schopenhauer et Hartmann lièrent la volonté humaine à la roue de fer de la fatalité et déclarèrent que le monde est un rêve creux, ou plutôt un ennui.
On ne peut douter qu'il existe cette intime relation entre les romans de Zola et les théories et les opinions scientifiques de notre siècle, quoique de nombreux critiques affirment que Zola manque de culture philosophique et technique, qu'il ignore beaucoup de choses, et que ce qu'il sait est bien peu. D'abord, cette ignorance de Zola est relative, puisqu'elle se borne uniquement aux détails, et qu'elle n'empêche pas son intelligence d'embrasser la synthèse et l'ensemble des doctrines. Or, pour acquérir ce savoir, il n'est pas nécessaire d'y perdre sa vue, il suffit de lire quelques articles de revue et une douzaine de volumes de la Bibliothèque scientifique internationale. D'ailleurs, c'est la marque de l'artiste, et Zola en est un, que l'intuition rapide et sûre qui lui permet de refléter et d'incarner dans ses œuvres d'une manière surprenante ce qu'il a à peine entrevu.
En outre, les miasmes de sciences romanesques, que nous pourrions appeler les légendes positivistes, flottent dans l'atmosphère comme les germes étudiés par Pasteur, et pénètrent insensiblement dans les créations de l'art.
Notons dans le chapitre des charges contre Zola que ses travaux réalistes s'appuient sur une science incertaine et obscure. Puis oubliant ses idées philosophiques, étudions ses procédés artistiques et sa rhétorique spéciale.
XII
SOMMAIRE
L'impersonnalité du romancier chez Zola.—Le style.—La poésie.—Tendance qu'il attribue chez lui au romantisme.—L'intervention indirecte du romancier.—Vérité de l'observation.—Symbolisme.—Les inimitiés que Zola a ameutées contre lui.