A leur tour, les idéalistes pardonnent les écarts romantiques, parce que, quand bien même un héros romantique ferait comme Werther l'apologie du suicide, ou douterait de l'air même qu'il respire comme Lélia, il aurait l'excuse de suivre les voies de l'idéal. Qu'importe que le corps se vautre dans la boue, pourvu que le regard soit fixé vers les étoiles!

Pour rendre honnêtes les crudités qui abondent chez Tirso et Quevedo, on parle de la candeur et de la simplicité de l'époque à laquelle ils vivaient. Celui qui ne veut pas se contenter de ces excuses, c'est bien sa faute!

Les défenseurs de ces écoles me diront que ce n'est pas à cause de ces taches, mais, malgré elles, qu'ils vantent Horace, Espronceda, et tous les saints de leur dévotion: pour nous c'est tout la même chose. Quand Zola pèche contre le goût je puis fort bien dire, pour ma part, que je n'y trouve nul plaisir. Je le préfèrerais plus réservé et, bien sûr, je ne loue pas chez lui les fautes mais les beautés.

Maintenant si quelqu'un me demande où commencent ces écarts et jusqu'où va la liberté que peut s'accorder l'écrivain, je ne saurais le dire. Les limites en sont extrêmement variables, le tact, la sûreté de main que possède un grand talent lui servent seuls de guides, pour ne point s'écarter de la route et pour se redresser s'il tombe. Il est indéniable que le Don Quichotte contient des passages bien peu attiques, que l'on peut avec justice appeler grossiers. Cependant ce sont des parties de ce divin tout: le génie de Cervantès les a marquées de son estampille et, pour le déclarer d'une fois, elles sont très bien où elles sont et je ne les effacerais pas s'il dépendait de moi de les supprimer. J'incline à comparer les beaux fruits de l'esprit humain avec l'émeraude, qui est une belle pierre mais dont on trouve rarement un échantillon qui n'ait une petite tache ou un petit défaut. Les grands auteurs ont leur tache; ils ne cessent pas pour cela d'être des pierres précieuses.

Nana est peut-être l'œuvre à cause de laquelle on juge Zola le plus sévèrement. Cela est-il du au sujet? Je crois plutôt que c'est au défaut de prudence, au cynisme brutal avec lequel il est traité.

En fait, il y a dans la société des formes, et des bornes auxquelles une œuvre qui veut traverser victorieusement les siècles ne peut peut-être pas se dérober. Je dis peut-être, parce que si Rabelais et d'autres écrivains brisèrent ces digues et gagnèrent un nom impérissable, leur licence constitue cependant un élément d'infériorité, et comme une note vulgaire dans la symphonie de leur talent.

Ces vallées et ces limites, le génie les ébranle, mais d'elles-mêmes elles reprennent leur place. Sans doute elles changent: elles ne disparaissent jamais et s'imposent avec tant de force que je ne sache pas qu'aucun écrivain les ait jamais renversées.

Si audacieuse que soit une plume, pour tant qu'elle veuille copier la réalité nue, il y a toujours un point auquel elle s'arrête. Il y a des choses qu'elle n'écrit pas, des voiles qu'elle ne parvient pas à soulever. Tout consiste à savoir s'arrêter à temps, aux limites du terrain défendu par la morale de l'art.

Il faut ici remarquer que la majorité des critiques semble s'imaginer qu'il n'existe qu'un genre d'immoralité, l'immoralité érotique, comme si la loi divine se réduisait à un commandement. Que l'auteur s'abstienne de peindre la passion amoureuse et il a carte blanche pour portraicturer toutes les autres! Et cependant, il y a des romans comme le Juif-Errant ou les Mystères de Paris qui, par leur caractère anti-social et anti-religieux, ne sont pas moins immoraux que Nana.

Dans les questions religieuses et sociales, les naturalistes agissent comme leurs frères les positivistes vis-à-vis des problèmes métaphysiques. Ils les laissent de côté, attendant que la science leur en fournisse la solution, s'il est possible. Cette abstention est mille fois moins dangereuse que la propagande socialiste et hérétique des romanciers qui les précédèrent.