Selgas ne décrit pas les campagnards et n'appartient pas à l'école des paysagistes. C'était un Alphonse Karr, un violoniste capricieux qui exécutait des variations sur un thème quelconque et le brodait d'arabesques délicates et d'un bel effet. Plutôt qu'un romancier, ce fut un humoriste caustique, spirituel et riant comme le sont toujours les humoristes dans les pays chauffés par le soleil. Son style inégal ressemblait à ces visages aux traits irréguliers, qui compensent le défaut de correction par la lueur soudaine du sourire ou par le feu du regard. Selgas fait au lecteur bien des surprises agréables, quand il ne s'y attend pas. Il lui offre des traits d'observation, de paradoxales finesses, des mots heureux, des flamboiements d'idées originales, ou du moins présentées d'une manière piquante et nouvelle.
Une autre qualité de Selgas, c'est de s'être mis à étudier la vie moderne dans les grandes villes et d'avoir laissé de côté les Mores, les odalisques et les châtelaines.
Eh bien! si nous voulons chercher le chaînon, qui rattache à l'époque actuelle, cette époque antérieure du roman espagnol où figurent Fernan Caballero, la Avellaneda, la Coronado, Trueba, Selgas, Fernandez y Gonzalez et Miguel de los Santos Alvarez,—cette époque où le roman humanitaire d'Escrich vivait à côté du roman lyrique et werthérien de Pastor Diaz, et où la cotte de mailles de Men Rodriguez et la jupe de la Sigea frôlaient le froc du héros que ces mésaventures forcèrent à émigrer de Villa-Hermosa en Chine;—si nous voulons, je le répète, indiquer la soudure des deux périodes, il faut écrire le nom de Pedro Antonio de Alarcon.
Imprégné de romantisme jusqu'à la moelle des os, le Final de la Norma[3] ravit nos pères, comme un délicieux caprice de Goya, intitulé Le Tricorne[4], nous ravit nous-mêmes. Voilà comment mon illustre ami Alarcon, sans être encore un vieillard, peut se vanter d'avoir captivé deux générations de goûts bien différents.
Les autres romanciers, ceux qui furent hier la coqueluche de leur temps, ont disparu de nos horizons littéraires actuels, entraînés par l'irrésistible courant du temps, et ceux qui ne sont pas descendus dans la tombe meurent vivants de l'indifférence du public intelligent, du silence dédaigneux de la critique, et en somme de l'oubli qui est la pire des morts pour un écrivain. Alarcon, tout en refusant avec acharnement toute concession aux nouvelles tendances, règne encore, en maître des cœurs et des imaginations, et soutient l'édifice ruiné de ses mains habiles.
Je ne sais si aucun romancier contemporain ensorcellera le public comme l'auteur du Scandale. Je ne sais si aucun sera, comme lui, lu et aimé de tous sans distinction de sexe ni d'âge. Je sais que beaucoup de gens demandent de leur prêter un roman d'Alarcon de préférence à ceux des autres auteurs.
Le public d'Alarcon n'est pas celui qui dévore avec un appétit bestial les romans de Manini[5], c'est celui que Spencer appellerait la moyenne intelligente. Il se compose de gens qui demandent au roman un honnête délassement et les clames en forment la majeure partie.
Alarcon plaît-il parce qu'il a conservé un certain parfum romantique? je pense que non; les partis politiques donnent trop à faire aux Espagnols et les partis littéraires ne les font pas beaucoup réfléchir.
Ce qui plaît chez Alarcon, c'est l'esprit aimable, la belle ombre, la galanterie moresque que respirent ses portraits de femme touchés avec un pinceau voluptueux et brillant, le style dégagé, facile et animé, l'intérêt des récits, et ensuite, une foule de qualités étrangères au romantisme, qu'il ne doit à personne qu'à Dieu qui les lui accorda d'une main prodigue.
Si dans les types de La Prodigue, de El Niño de la Bola[6], dans Fabian Conde, dans d'autres héros et héroïnes d'Alarcon on découvre la filiation romantique; en revanche, Le Tricorne est plein d'un coloris franchement espagnol, d'une telle fraîcheur qu'il en fait dans son genre un modèle achevé. Le talent d'Alarcon gagne à se limiter à de petits tableaux; son ciseau travaille mieux des camées exquis, des agates précieuses que des marbres de grandes dimensions. Il réussit dans le conte et la nouvelle courte, genre peu cultivé chez nous et qu'Alarcon manie avec une singulière maîtrise.