Si le Réalisme chez Pereda est dans le sang, il n'en est pas ainsi de Galdos. Parmi certain fonds humain, par une certaine simplicité magistrale de ses créations, par sa tendance naturelle à la claire intelligence de la vérité, par la franchise de son observation, le maître romancier se trouva toujours prêt à passer au Naturalisme avec armes et bagages. Néanmoins, ses inclinations esthétiques étaient idéalistes, et ce n'est que dans ses dernières œuvres qu'il a adopté la méthode du roman moderne et creusé davantage dans le cœur humain. Il a rompu à la fois avec le pittoresque et avec les héros-symboles, pour s'attacher à la terre sur laquelle nous sommes.
Quoique je n'aime pas à me citer moi-même, je dois rappeler ici ce que j'ai dit de Galdos, il y a trois ans, dans une étude assez longue que je consacrais à ses œuvres dans la Revue Européenne.
Depuis cette date, mes opinions littéraires se sont assez modifiées, et mon critérium esthétique s'est formé, comme se forme celui de tout le monde, au moyen de la lecture et de la réflexion. Je me suis proposé de connaître le roman moderne. Non seulement il m'a paru le genre le plus compréhensif, le plus important actuellement, le plus approprié à notre siècle, celui qui remplace et remplit le vide produit par la disparition de l'épopée; il m'a semblé aussi le genre dans lequel, par une très haute prérogative, les droits de la vérité s'imposent, dans lequel l'observation désintéressée règne, dans lequel l'histoire positive de notre époque doit être écrite en caractères d'or.
Cependant, alors comme aujourd'hui, Galdos était pour moi un romancier de premier ordre, le soleil du firmament littéraire, parce qu'il a en même temps l'équilibre et l'harmonie, l'abondance et la vigueur; parce que son style, s'il ne se renferme pas dans l'amphore étroite et ciselée de Valera, coule à flots d'une urne précieuse; parce qu'il possède une invention heureuse et ce don de la fécondité, don funeste pour les mauvais écrivains et même pour les écrivains médiocres qui ont une tendance à sommeiller, qualité d'une valeur extraordinaire pour les grands artistes.
Il est certain qu'on peut conquérir l'immortalité avec un seul roman ou avec un seul fragment d'ode; mais il y a quelque chose de captivant et d'étonnant dans la manifestation de la puissance créatrice de ces écrivains et de ces poètes, qui sont à eux seuls un monde, et qui laissent derrière eux une longue postérité de héros et de héroïnes, les Shakespeare, les Balzac, les Walter Scott, les Galdos.
Mais, ce que je désapprouvais alors dans le Galdos des Episodes, ce qui me paraissait le côté faible de son talent extraordinaire, c'était la tendance à la thèse,—dans un sens large et historique, c'est certain, mais à la thèse,—les accusations systématiques contre l'Espagne d'antan, les pelletées de terre jetées sur ce qu'elle fut; et cette tendance, qui s'accentuait chaque fois davantage, dans la magnifique épopée des Episodes au point de se déclarer explicitement dans la seconde série, fit explosion, disons-le ainsi, dans Doña Perfecta, dans Gloria, dans la Famille de Léon Roch[3].
Par bonheur, ou plutôt grâce à l'instinct qui guide le génie, Galdos fit un pas en arrière pour fuir cette impasse sans issue possible. Dans l'Ami Manso, et dans la Déshéritée, il comprit que le roman, plutôt que d'enseigner ou condamner tel ou tel système politique, doit prendre note de la vérité ambiante et réaliser librement la beauté. Bravo à l'illustre écrivain qui a su secouer le joug des idées préconçues! Ses épousailles avec le réalisme le préserveront de la tentation de se faire dans ses romans le champion de la libre pensée, du système constitutionnel, choses que je ne prétends pas juger ici, mais qui, dans les admirables livres de Galdos, sont trop la raison d'être de ses livres.
En comptant donc dans la phalange réaliste Galdos et Pereda, comme dans la phalange idéaliste nous avons vu briller les noms de Valera et d'Alarcon, nous pouvons dire qu'en Espagne la lutte est engagée, comme en France, entre les deux écoles.
Il est vrai qu'ici la bataille ne fait pas grand bruit et ne suscite pas de grandes ardeurs belliqueuses. Il est vrai qu'ici on ne prend pas la question avec la même chaleur qu'en France: cela peut venir de plusieurs causes. D'abord, les idéalistes, ici, ne se promènent pas autant dans les nuages qu'en France, ni les réalistes ne chargent autant le tableau. Aucune des deux écoles n'exagère pour se différencier de l'autre. Peut-être le public est-il indifférent à la littérature; surtout à la littérature imprimée; celle qui se représente lui produit plus d'effet.
L'écrivain est un facteur de la production littéraire. N'oublions pas que l'autre, c'est le public. À l'écrivain d'écrire, au public de l'encourager et d'acheter ce qu'il écrit, et de l'élever aux nues s'il le mérite. Or, en Espagne, on ne peut presque pas compter sur le public. Ce que le public espagnol aime, ce n'est pas la littérature, c'est la politique. Quand cette maîtresse impérieuse lui laisse quelques minutes de liberté, alors seulement il fait un brin de cour aux lettres et va les chercher dans le coin où elles s'entêtent à ne pas mourir d'ennui.