On a interverti le rôle de la critique, ou pour mieux dire, on lui a marqué son vrai poste de science d'observation, en en supprimant l'ennuyeux dogmatisme et les détestables formules. Aujourd'hui la critique se règle sur les grands écrivains passés et présents. Elle les définit non tels qu'ils eussent dû être de l'avis du préceptiste, mais tels qu'ils se montrent. Elle fait connaître l'arbre par ses fruits. Ainsi l'artiste indépendant, qui répugne aux classifications arbitraires, n'a aucune raison de s'élever contre la critique nouvelle, dont la tâche n'est pas de corriger et de donner la finale, mais d'étudier, d'essayer de comprendre et d'expliquer ce qui est.
Aujourd'hui plus que jamais, on proclame que, dans tout courant littéraire, l'individu doit conserver comme de l'or en barre son caractère propre, l'affirmer et le développer le plus exactement et le plus énergiquement qu'il le pourra; que de cette affirmation, de cette conservation, de ce développement dépendent, en dernier ressort, la saveur et la couleur de ses œuvres. C'est presque une vérité à la La Palisse de dire que chacun doit abonder dans son propre sens, et en fait, si nous inventorions un auteur, d'après ses traits généraux, nous le distinguons ensuite par ses traits particuliers, comme l'on divise les beautés en types bruns, blonds et châtains, or, chacun d'eux possède ses grâces et sa physionomie particulière.
Zola juge fort bien que le Naturalisme est plus une méthode qu'une école: méthode d'observation et d'expérimentation que chacun emploie comme il peut, instrument que tous manient différemment. Pour ma part, je tiens qu'en ceci nous sommes en progrès. Deux lyriques, deux dramaturges anciens se ressemblaient davantage entre eux que ne se ressemblent aujourd'hui deux romanciers par exemple. Je pense qu'avant, les écoles étaient plus tyranniques et le jeu des registres que l'auteur pouvait toucher moins riche. Je me figure même que les anciens auteurs avaient beaucoup moins de scrupule à se copier les uns les autres.
Il ne m'appartient pas de dire si les études que je publie aideront à connaître les tendances des nouvelles formules, à démontrer qu'elles ont le dessus dans la lutte et qu'elles régnent sur ce dernier tiers de siècle. Je ne méconnais point la beauté, la splendeur et la fécondité d'autres formules aujourd'hui expirantes. Je n'essaie pas de prouver que celles qui s'imposent à nous sont le terme fatal de l'intelligence humaine. Avide de beauté, celle-ci la cherchera toujours en consultant d'un regard anxieux les points les plus éloignés de l'horizon.
La beauté littéraire, qui est, en un certain sens, éternelle, est, dans un autre, éminemment muable. Elle se renouvelle comme se renouvelle l'air que nous respirons, comme la vie se renouvelle. Je ne pronostique donc pas le règne éternel du réalisme: j'en pronostique seulement l'avènement. J'ajoute que les éléments fondamentaux en sont impérissables et que la méthode en sera aussi fertile en résultats dans des siècles qu'aujourd'hui.
TABLE DES MATIÈRES
[I.]—L'Emeute romantique.—L'Othello de de Vigny.—Le scandale du mouchoir.—La noblesse du style.—Réalisme et Romantisme.—Classiques et Romantiques.—La crise romantique en Europe.—La phalange romantique en France et en Espagne.—Les mœurs romantiques.—Le costume.—Le Réalisme naît du Romantisme
[II.]—Intensité et brièveté de l'existence du Romantisme.—La littérature nouvelle.—Le calme dans les esprits.—Vie bourgeoise des écrivains nouveaux.—La tendance réaliste.—La génération romantique: Victor Hugo.—Réalisme anglais et espagnol.—La tendance des nationalités.—Le roman est par excellence la forme littéraire nouvelle
[III.]—L'histoire du roman. Son âge héroïque: le conte et la fable.—Le roman antique. Le Poème, la Chanson de geste.—Le roman de chevalerie.—Le Don Quichotte.—Le roman picaresque.—Daphnis et Chloè.—Amadis.—Le grand Tacaño
[IV.]—Rabelais.—Les conteurs gaulois.—La crise de préciosité.—Mlle de Scudéry.—Scarron.—Le Gil Blas.—Manon Lescaut.—Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre.—Les romanciers de l'Encyclopédie.—Voltaire et Diderot
[V.]—Le roman-Empire: Pigault-Lebrun.—Mme de Staël.—Châteaubriand.—Lamartine et Victor Hugo.—Dumas père.—Eugène Suë.—George Sand
[VI.]—Les réalistes: Diderot.—Stendhal.—Sa langue.—Son insuccès de son vivant. Ses deux romans.—Les inexactitudes de la critique.—Défauts et qualités de Stendhal.—Son élève Mérimée.—Balzac et Dumas.—La Comédie humaine et la société sous Louis-Philippe.—Comment composait Balzac.—Balzac et Flaubert.—Balzac est un voyant.—Le style de Balzac
[VII.]—Flaubert.—La Genèse de Madame Bovary.—Le roman.—Le style de Flaubert.—L'amour de la phrase bien faite.—Salammbô.—La Tentation.—L'Education sentimentale.—Bouvard et Pécuchet.—Pessimisme et impassibilité
[VIII.]—Les de Goncourt.—L'auteur est une dévote de leur autel byzantin.—Les deux frères.—Leur ascendance littéraire.—Leurs tendances esthétiques.—Le rococo et la modernité.—Gautier à propos de Baudelaire.—L'expressivité.—La couleur.—L'œuvre: l'œuvre commune.—L'œuvre d'Edmond de Goncourt.—Préférences de l'auteur.—Les frères Zemganno.—Manette Salomon
[IX.]—Alphonse Daudet; il débute par la poésie.—La parenté avec Dickens.—Le Petit Chose.—La caractérisque de Daudet romancier et écrivain.—Le Nabab.—Les Rois en exil.—Numa Roumestan.—Daudet et Zola
[X.]—Emile Zola.—Sa position de chef d'école.—Sa vie par Paul Alexis.—Méthode de travail.—Combien elle diffère de la méthode romantique.—Zola, d'après de Amicis.—Le lutteur en Zola
[XI.]—Les Rougon-Macquart.—Théorie scientifique de l'œuvre: sa force et sa faiblesse
[XII.]—L'impersonnalité du romancier chez Zola.—Le style.—La poésie.—Tendance qu'il attribue chez lui au Romantisme.—L'intervention indirecte du romancier.—Vérité de l'observation.—Symbolisme.—Les inimitiés que Zola a ameutées contre lui
[XIII.]—La morale et le roman naturaliste.—Le fatalisme.—Les jeunes filles et la littérature.—La seule morale, c'est la morale catholique.—Indulgence des idéalistes pour les romantiques.—Le Don Quichotte.—L'adultère et le roman naturaliste.—Résumé de la question
[XIV.]—Le Réalisme anglais.—Son origine: Chaucer et Shakespeare.—Foë et Swift.—Walter Scott.—Les autoress.—Dickens, Thackeray et Bulwer.—Georges Eliot.—Le rôle du roman en Angleterre, son influence sociale.—L'esprit anglican dont il est imprégné
[XV.]—L'Espagne.—Le mouvement de 1808.—Les Walter-Scottiens.—La Avellaneda.—Fernan Caballero.—La transition: Alarcon.—Valera.—Comment on a jugé Valera en France.
[XVI.]—Les réalistes.—Mesonero Romanos et Florez.—Larra. Pereda. Son localisme, son catholicisme intransigeant.—Perez Galdos.—Son œuvre idéaliste.—Son évolution.—La situation du roman et des romanciers en Espagne.—Les jeunes: idéalistes et naturalistes
[XVII.]—Conclusions: pourquoi l'auteur ne parle pas du roman italien, russe et allemand.—Pourquoi il se tait sur le naturalisme au théâtre.—La question des écoles.—Réponse aux réclamations chauvinistes que l'affiliation française soulève en Espagne.—La méthode réaliste et sa valeur a toutes les époques