A l'époque de l'empereur Yao, les eaux débordées inondèrent tout le royaume. Les serpents et les dragons l'habitaient, et le peuple n'avait aucun lieu pour fixer son séjour. Ceux qui demeuraient dans la plaine se construisaient des huttes comme des nids d'oiseaux; ceux qui demeuraient dans les lieux élevés se creusaient des habitations souterraines. Le Chou-king dit: «Les eaux débordant de toutes parts me donnent un avertissement.» Les eaux débordant de toutes parts sont de grandes et vastes eaux[9]. Chun ayant ordonné à Yu de les maîtriser et de les diriger, Yu fit creuser des canaux pour les faire écouler dans la mer. Il chassa les serpents et les dragons, et les fit se réfugier dans les marais pleins d'herbes. Les eaux des fleuves Kiang, Hoaï, Ho et Han, recommencèrent à suivre le milieu de leurs lits. Les dangers et les obstacles qui s'opposaient à l'écoulement des eaux étant éloignés, les oiseaux de proie et les bêtes fauves, qui nuisaient aux hommes, disparurent; ensuite les hommes obtinrent une terre habitable, et ils y fixèrent leur séjour.

Yao et Chun étant morts, la doctrine d'humanité et de justice de ces saints hommes dépérit. Des princes cruels et tyranniques apparurent pendant une longue série de générations. Ils détruisirent les demeures et les habitations pour faire à leurs places des lacs et des étangs, et le peuple ne sut plus où trouver un lieu pour se reposer. Ils ravagèrent les champs en culture pour en faire des jardins et des parcs de plaisance; ils firent tant que le peuple se trouva dans l'impossibilité de se vêtir et de se nourrir. Les discours les plus pervers, les actions les plus cruelles vinrent encore souiller ces temps désastreux. Les jardins et les parcs de plaisance, les lacs et les étangs, les mares et les marais pleins d'herbes se multiplièrent tant, que les oiseaux de proie et les bêtes fauves reparurent; et lorsqu'il tomba entre les mains de Cheou (ou Tcheou-sin), l'empire parvint au plus haut degré de trouble et de confusion.

Tcheou-koung aida Wou-wang à renverser et détruire Cheou, et à conquérir le royaume de Yan. Après trois années de combats, le prince de ce royaume fut renversé; Wou-wang poursuivit Feï-lian jusque dans un coin de terre fermé par la mer, et le tua. Après avoir éteint cinquante royaumes, il se mit à la poursuite des tigres, des léopards, des rhinocéros, des éléphants[10], et les chassa au loin. L'empire fut alors dans une grande joie. Le Chou-king dit: «Oh! comme ils brillent d'un grand éclat, les desseins de Wen-wang! comme ils furent bien suivis par les hauts faits de Wou-wang! Ils ont aidé et instruit les hommes de nos jours, qui sont leur postérité. Tout est maintenant parfaitement réglé; il n'y a rien à reprendre.»

La génération qui a suivi est dégénérée; les principes d'humanité et de justice [proclamés par les saints hommes et enseignés dans les livres sacrés][11] sont tombés dans l'oubli. Les discours les plus pervers, les actions les plus cruelles, sont venus de nouveau troubler l'empire. Il s'est trouvé des sujets qui ont fait mourir leur prince; il s'est trouvé des fils qui ont fait mourir leur père.

KHOUNG-TSEU, effrayé [de cette grande dissolution], écrivit son livre intitulé le Printemps et l'Automne[12] (Tchun-thsieou). Ce livre contient les devoirs du fils du ciel [ou de l'empereur]. C'est pourquoi KHOUNG-TSEU disait: «Ceux qui me connaîtront ne me connaîtront que d'après le Printemps et l'Automne[13]; ceux qui m'accuseront[14] ne le feront que d'après le Printemps et l'Automne

Il n'apparaît plus de saints rois [pour gouverner l'empire]; les princes et les vassaux se livrent à la licence la plus effrénée; les lettrés de chaque lieu[15] professent les principes les plus opposés et les plus étranges; les doctrines des sectaires Yang-tchou et Mé-ti remplissent l'État; et les doctrines de l'empire [celles qui sont professées par l'État], si elles ne rentrent pas dans celles de Yang, rentrent dans celles de . La secte de Yang rapporte tout à soi; elle ne reconnaît pas de princes. La secte de aime tout le monde indistinctement; elle ne reconnaît point de parents. Ne point reconnaître de parents, ne point reconnaître de princes, c'est être comme des brutes et des bêtes fauves.

Koung-ming-i disait: «Les cuisines du prince regorgent de viandes, ses écuries sont remplies de chevaux fringants; mais le peuple porte sur son visage les empreintes de la faim; les campagnes désertes sont encombrées d'hommes morts de misère: c'est ainsi que l'on pousse les bêtes féroces à dévorer les hommes[16]

Si les doctrines des sectes Yang et ne sont pas réprimées; si les doctrines de KHOUNG-TSEU ne sont pas remises en lumière, les discours les plus pervers abuseront le peuple et étoufferont les principes salutaires de l'humanité et de la justice. Si les principes salutaires de l'humanité et de la justice sont étouffés et comprimés, alors non-seulement ces discours pousseront les bêtes féroces à dévorer les hommes, mais ils exciteront les hommes à se dévorer entre eux.

Moi, effrayé des progrès que font ces dangereuses doctrines, je défends la doctrine des saints hommes du temps passé; je combats Yang et ; je repousse leurs propositions corruptrices, afin que des prédicateurs pervers ne surgissent dans l'empire pour les répandre. Une fois que ces doctrines perverses sont entrées dans les cœurs, elles corrompent les actions; une fois qu'elles sont pratiquées dans les actions, elles corrompent tous les devoirs qui règlent l'existence sociale. Si les saints hommes de l'antiquité paraissaient de nouveau sur la terre, ils ne changeraient rien à mes paroles.

Autrefois Yu maîtrisa les grandes eaux et fit cesser les calamités qui affligeaient l'empire; Tcheou-koung réunit sous sa domination les barbares du midi et du septentrion, il chassa au loin les bêtes féroces[17], et toutes les populations de l'empire purent vivre en paix. Après que KHOUNG-TSEU eut achevé la composition de son livre historique le Printemps et l'Automne, les ministres rebelles et les brigands tremblèrent.