Siang s'étant rendu à la demeure de Chun [pour s'emparer de ce qui s'y trouvait, le croyant englouti], il trouva Chun assis sur son lit, et jouant de la guitare.

Siang dit: «J'étais tellement inquiet de mon prince, que je pouvais à peine respirer;» et son visage se couvrit de rougeur. Chun lui dit: «Veuillez, je vous prie, diriger en mon nom cette foule de magistrats et d'officiers publics.» Je ne sais pas si Chun ignorait que Siang avait voulu le faire mourir.

MENG-TSEU dit: Comment l'aurait-il ignoré? Il lui suffisait que Siang éprouvât de la peine pour en éprouver aussi, et qu'il éprouvât de la joie pour en éprouver aussi.

Wen-tchang répliqua: S'il en est ainsi, Chun aurait donc simulé une joie qu'il n'avait pas?—Aucunement. Autrefois des poissons vivants furent offerts en don à Tseu-tchan, du royaume de Tching. Tseu-tchan ordonna que les gardiens du vivier les entretinssent dans l'eau du lac. Mais les gardiens du vivier les firent cuire pour les manger. Étant venus rendre compte de l'ordre qui avait été donné, ils dirent: Quand nous avons commencé à mettre ces poissons en liberté, ils étaient engourdis et immobiles; peu à peu ils se sont ranimés et ont repris de l'agilité; enfin ils se sont échappés avec beaucoup de joie. Tseu-tchan dit: Ils ont obtenu leur destination! ils ont obtenu leur destination!

Lorsque les gardiens du vivier furent partis, ils se dirent entre eux: Qui donc disait que Tseu-tchan était un homme pénétrant? Après que nous avons eu fait cuire et mangé ses poissons, il dit: Ils ont obtenu leur destination! ils ont obtenu leur destination! Ainsi donc le sage peut être trompé dans les choses vraisemblables; il peut être difficilement trompé dans les choses invraisemblables ou qui ne sont pas conformes à la raison. Siang étant venu près de Chun avec toutes les apparences d'un vif sentiment de tendresse pour son frère aîné, celui-ci y ajouta une entière confiance et s'en réjouit. Pourquoi aurait-il eu de la dissimulation?

3. Wen-tchang fit cette nouvelle question: Siang ne pensait chaque jour qu'aux moyens de faire mourir Chun. Lorsque Chun fut établi fils du Ciel [ou empereur], il l'exila loin de lui; pourquoi cela?

MENG-TSEU dit: Il en fit un prince vassal. Quelques-uns dirent qu'il l'avait exilé loin de lui.

Wen-tchang dit: Chun exila le président des travaux publics (Koung-kong) à Yeou-tcheou; il relégua Houan-teou à Tsoung-chan; il fit périr [le roi des] San-miao à San-weï; il déporta Kouan à Yu-chan. Ces quatre personnages étant châtiés, tout l'empire se soumit, en voyant les méchants punis. Siang était un homme très-méchant, de la plus grande inhumanité; pour qu'il fût établi prince vassal de la terre de Yeou-pi, il fallait que les hommes de Yeou-pi fussent eux-mêmes bien criminels. L'homme qui serait véritablement humain agirait-il ainsi? En ce qui concerne les autres personnages [coupables], Chun les punit; en ce qui concerne son frère, il le fit prince vassal!

MENG-TSEU répondit: L'homme humain ne garde point de ressentiments envers son frère; il ne nourrit point de haine contre lui. Il l'aime, le chérit comme un frère, et voilà tout.

Par cela même qu'il l'aime, il désire qu'il soit élevé aux honneurs; par cela même qu'il le chérit, il désire qu'il ait des richesses. Chun, en établissant son frère prince vassal des Yeou-pi, l'éleva aux honneurs et l'enrichit. Si pendant qu'il était empereur son frère cadet fût resté homme privé, aurait-on pu dire qu'il l'avait aimé et chéri?