—Aimer le bien suffit-il?
—Aimer le bien, c'est plus qu'il ne faut pour gouverner l'empire; à plus forte raison pour gouverner le royaume de Lou!
Si celui qui est préposé à l'administration d'un État aime le bien, alors les hommes de bien qui habitent entre les quatre mers regarderont comme une tâche légère de parcourir mille li pour venir lui conseiller le bien.
Mais s'il n'aime pas le bien, alors les hommes se prendront à dire: «C'est un homme suffisant qui répète [à chaque avis qu'on lui donne]: Je sais déjà cela depuis longtemps.» Ce ton et cet air suffisant repoussent les bons conseillers au delà de mille li. Si les lettrés [ou les hommes de bien en général][23] se retirent au delà de mille li, alors les calomniateurs, les adulateurs, les flatteurs[24] [les courtisans de toutes sortes] arrivent en foule. Si, se trouvant continuellement avec des flatteurs, des adulateurs et des calomniateurs, il veut bien gouverner, comment le pourra-t-il?
14. Tchin-tseu dit: Comment les hommes supérieurs de l'antiquité acceptaient-ils et géraient-ils un ministère?
MENG-TSEU dit: Trois conditions étaient exigées pour accepter un ministère, et trois pour s'en démettre.
D'abord: Si le prince en recevant ces hommes supérieurs leur avait témoigné des sentiments de respect, s'il avait montré de l'urbanité; si, après avoir entendu leurs maximes, il se disposait à les mettre aussitôt en pratique, alors ils se rendaient près de lui. Si, par la suite, sans manquer d'urbanité, le prince ne mettait pas leurs maximes en pratique, alors ils se retiraient.
Secondement: Quoique le prince n'eût pas encore mis leurs maximes en pratique, si en les recevant il leur avait témoigné du respect et montré de l'urbanité, alors ils se rendaient près de lui. Si ensuite l'urbanité venait à manquer, ils se retiraient.
Troisièmement: Si le matin le prince laissait ses ministres sans manger, s'il les laissait également le soir sans manger; que, exténués de besoins, ils ne pussent sortir de ses États, et que le prince, en apprenant leur position, dise: «Je ne puis mettre en pratique leurs doctrines, qui sont pour eux la chose la plus importante; je ne puis également suivre leurs avis; mais cependant, faire en sorte qu'ils meurent sur mon territoire, c'est ce dont je ne puis m'empêcher de rougir;» si, dis-je, dans ces circonstances il vient à leur secours [en leur donnant des aliments], ils peuvent en accepter pour s'empêcher de mourir, mais rien de plus.
15. MENG-TSEU dit: Chun se produisit avec éclat dans l'empire, du milieu des champs; Fou-youé fut élevé au rang de ministre, de maçon[25] qu'il était; Kiao-he[26] fut élevé [au rang de conseiller de Wen-wang], du milieu des poissons et du sel qu'il vendait; Kouan-i-ou fut élevé au rang de ministre, de celui de geôlier des prisons; Sun-cho-ngao fut élevé à une haute dignité, du rivage de la mer [où il vivait ignoré]; Pe-li-hi fut élevé au rang de conseiller d'État, du sein d'une échoppe.