Dans ces lettres, il dépeignait les Hussites comme des ennemis plus odieux que les Turcs. Ceux-ci, nés hors de l'Église, ne commettaient pas un acte de révolte en faisant la guerre aux Chrétiens. Nés dans l'Église, les Hussites se révoltaient contre son autorité.
Les représentations du pape, les instances du clergé, décidèrent le roi de Pologne à rappeler son neveu de Bohême. Mais Coributt revint aussitôt à Prague, où il avait un puissant parti. Le roi, pour prouver qu'il agissait contre sa volonté, envoya 5,000 hommes aux impériaux; mais ceux-ci, craignant, et peut-être non sans raison, que les Polonais, au lieu de combattre les Hussites, ne se joignissent à eux, les renvoyèrent avant qu'ils ne fussent arrivés au rendez-vous. Les princes allemands n'étaient guère disposés à obéir aux injonctions du pape; mais les fréquentes incursions des Hussites les décidèrent à réunir une armée d'environ 100,000 hommes, et à marcher sur la Bohême. Les Hussites de tous les partis se réunirent dans le danger commun. Procope le Grand commanda les Taborites et les Orphelins: les Calixtins avaient à leur tête Coributt et quelques nobles de Bohême. Les Hussites assiégèrent la ville d'Aussig, qui doit être bien connue de ceux qui ont voyagé dans ce beau pays, car elle se trouve sur la route qui mène de Dresde à Tœplitz. Là, sur les confins du monde germanique et slave, eut lieu une rencontre entre les deux armées qui représentaient des croyances opposées et même des races ennemies; on a remarqué que dans cette lutte entre les Slaves et les Allemands, les deux races employèrent chacune les armes qui lui étaient particulières. Les soldats allemands, bardés de fer, avaient pour armes, selon l'usage de l'Occident, la lance, l'épée, la hache d'armes, et montaient sur des chevaux vigoureux et pesants. Les Bohémiens et leurs auxiliaires de Pologne, s'étaient retranchés derrière 500 chariots, liés ensemble par de fortes chaînes; ils se tenaient à l'intérieur et s'abritaient sous de vastes boucliers en bois fixés dans le sol. Leurs armes principales étaient, outre les fléaux de fer, l'arme si célèbre des Hussites, les longues lances à crochet, qui leur servaient à jeter les ennemis en bas de leurs chevaux[65]. Bien inférieurs en nombre aux Allemands, ils les surpassaient par le courage: excités par une longue suite de succès, ils se croyaient invincibles.
Les Allemands chargèrent les Bohémiens avec la plus grande impétuosité, forcèrent la ligne des chariots, rompant avec leurs haches d'armes les chaînes qui les unissaient. Ils réussirent même à jeter à bas la seconde ligne de défense que les Bohémiens avaient formée avec leurs boucliers. Mais une longue marche, par une journée très chaude, avait fatigué les Allemands, même avant le commencement du combat; les efforts qu'ils avaient faits pour rompre les lignes de défense de l'ennemi, avaient épuisé les cavaliers et les chevaux. L'œil d'aigle de Procope saisit l'occasion. Les Hussites, campés en ce lieu depuis plusieurs jours, et restés sur la défensive jusque-là, étaient tout frais: ils se précipitèrent avec fureur sur leurs assaillants épuisés. Les pesants cavaliers furent jetés à bas de leurs chevaux par les longs crochets des Hussites, ou assommés par leurs fléaux de fer, cette arme terrible, contre laquelle les piques servaient si peu de défense. La bataille dura du matin au soir. Les Allemands combattirent avec courage; mais, malgré leur supériorité numérique, la valeur, l'habileté, l'avantage de la position des Hussites décidèrent la victoire en leur faveur. La déroute des Allemands fut complète, leurs pertes considérables, le butin immense. Leurs principaux chefs périrent en cette journée. Si grands que furent les avantages matériels qui résultèrent pour les Hussites de ce combat (16 juin 1426), il eut des conséquences morales bien plus grandes, en les faisant passer pour invincibles. Ils ne s'endormirent pas après ce brillant succès, mais envahirent l'Autriche, sous la conduite de Procope et de Coributt, tandis que d'autres bandes ravageaient d'autres provinces d'Allemagne.
Peu après ce combat, les Calixtins déposèrent Coributt de sa dignité de régent du royaume, et même l'enfermèrent à Prague. Les Taborites et les Hussites le délivrèrent, et l'envoyèrent avec leurs députés à Cracovie, pour inviter son oncle, le roi de Pologne, à se déclarer pour les Hussites.
Les députés soutinrent en public des discussions contre les doctrines de l'Université de Cracovie; mais l'évêque suspendit le service divin pour tout le temps que les hérétiques resteraient dans cette ville. Coributt en fut si indigné, qu'en présence même de son oncle, il menaça l'évêque de sa vengeance, disant qu'il n'épargnerait pas même saint Stanislas, le patron du pays. Cette circonstance montre qu'il partageait les opinions des Taborites[66].
Le pape, désespérant de trouver en Allemagne un homme capable de réduire les Hussites, tourna ses regards vers un pays éloigné, dont les armes s'étaient illustrées sur le sol français. Il choisit, à cet effet, un personnage bien connu dans l'histoire d'Angleterre, Henry Beaufort, le grand évêque de Manchester, qu'il venait de créer cardinal. Il l'envoya comme son légat a latere en Allemagne, en Hongrie, en Bohême, par une bulle datée du 16 février 1427. La tâche de conquérir et de convertir des soldats aussi intrépides et des hérétiques aussi obstinés que les Hussites, était faite pour séduire l'âme d'un Plantagenet[67], et Beaufort accepta cette périlleuse mission. Il fit publier la croisade pontificale dans son diocèse; mais ses concitoyens avaient assez à faire en France, sans aller chercher si loin l'occasion de montrer leur courage. Il vint presque seul en Allemagne pour remplir sa mission. De Malines, il informa le pape de son voyage. Celui-ci lui répondit une lettre de remerciements, et l'exhorta à poursuivre vigoureusement son entreprise. Beaufort obtint un succès merveilleux, et peut-être, depuis le jour où le cri célèbre: «Diex le volt!» retentit à Clermont et trouva de l'écho dans tous les cœurs, jamais prédications ne produisirent un effet aussi rapide et aussi puissant que celles de Beaufort. Toute l'Allemagne sembla se lever à sa voix: les bandes armées du bord du Rhin et de l'Elbe, les riches bourgeois des villes hanséatiques, les hardis montagnards des Alpes, s'empressèrent de se rendre sous l'étendard de l'Église militante, qu'arborait l'évêque anglais: Beaufort se trouva ainsi à la tête d'une nombreuse armée, qui, d'après les témoignages des écrivains contemporains, se montait à 90,000 cavaliers et comptait autant d'hommes à pied.
Cette armée immense, commandée, sous Beaufort, par trois électeurs, beaucoup de princes et de comtes de l'Empire, entra en Bohême au mois de juin 1427, partagée en trois corps, et campa à Egra, Kommotau et Tausk. Le danger de cette invasion formidable excita les sentiments patriotiques de tous les Bohémiens, depuis le magnat le plus illustre jusqu'au plus pauvre artisan. On oublia toutes dissensions religieuses. Les Calixtins, les Taborites et les Orphelins, laissant de côté leurs dissentiments, s'unirent contre l'ennemi commun; la noblesse catholique, elle-même, restée jusqu'alors la plus zélée pour les ennemis des Hussites, sentit la voix de la patrie parler plus haut dans les cœurs que les animosités religieuses, et rejoignit les étendards de Procope le Grand pour repousser l'invasion.
Les forces de l'ennemi, supérieures en nombre à celles que les Bohémiens avaient réunies, mirent le siége devant Miess. Les Bohémiens se portèrent au-devant de lui, et quand ils arrivèrent sur les bords de la rivière Miess, qui les séparait des Allemands, leur vue frappa ceux-ci d'une terreur si panique, qu'ils tournèrent bride avant le premier choc[68]. Beaufort, après avoir essayé en vain de les rallier, fut entraîné dans la fuite de ses croisés, et fut rejoint par l'électeur de Trèves, qui arrivait avec un corps de cavalerie. Les Bohémiens se mirent à poursuivre les fugitifs, à en tuer et à en pendre un grand nombre; pour eux, ils ne perdirent que peu d'hommes. Beaucoup de ces malheureux fuyards furent tués par les paysans qui les traquaient comme des bêtes fauves. Le butin qui échut aux vainqueurs fut immense: petits et grands y prirent une large part, et c'est de ce partage, dit-on, que date la fortune de plusieurs familles de Bohême qui subsistent encore aujourd'hui[69].
Le pape écrivit, le 2 octobre 1427, à Beaufort, une longue lettre de condoléance sur la malheureuse retraite des fidèles. Il l'invitait à renouveler sa tentative sur la Bohême; mais le belliqueux prélat parut s'être dégoûté, dès lors, d'une guerre contre les Bohémiens hérétiques, et ne se mêla plus de leurs affaires.
La conduite patriotique des Bohémiens catholiques amena une sorte de réconciliation entre les diverses sectes religieuses. Les Hussites et les catholiques conclurent une trève de six mois, et, à l'expiration de cette trève, une conférence publique entre les deux partis devait régler les différends religieux. À cette nouvelle, le pape envoya une lettre à l'archevêque d'Olmutz pour prévenir cette conférence, qui ne produirait rien de bon et pourrait perdre beaucoup. La conférence eut lieu cependant; elle fut sans résultat au point de vue religieux, et servit seulement à prolonger la trève.