Socinus avait été plusieurs fois l'objet des persécutions des Papistes, mais il n'en avait point souffert sérieusement. À la fin, la publication de son livre De Jesu Christo servatore, souleva de violentes haines contre lui, et, pendant sa résidence à Cracovie, une bande de peuple, conduite par des élèves de l'Université, envahit sa demeure, le maltraita, et l'eût sans doute assassiné sans l'intervention des professeurs Wadowita et Goslicki et du recteur Lelovita, tous trois Catholiques. Ces hommes généreux ne parvinrent à l'arracher aux fureurs de la populace qu'en s'exposant eux-mêmes aux plus graves périls. Socinus perdit, dans cette affaire, sa bibliothèque et ses manuscrits, parmi lesquels se trouvait un Traité contre les athées. Il se rendit à Luklavicé, village situé à 9 milles polonais de Cracovie, où s'était établie depuis quelque temps une Église anti-trinitaire. Il habita la demeure d'Adam Blonski, propriétaire de ce village, et y demeura jusqu'à sa mort arrivée en 1607. Il laissa une fille appelée Agnès, qui épousa Wyszowaty, noble lithuanien, et qui est la mère du célèbre écrivain de ce nom.
Après la mort de sa femme, qu'il aimait avec passion, son énergie et sa résignation dans l'infortune semblèrent l'abandonner, et il resta plusieurs mois sans pouvoir reprendre ses travaux. Vers le même temps, il perdit le revenu considérable de ses domaines de Toscane, qui furent confisqués à la mort de son protecteur François de Médicis, et il dut avoir recours à la générosité de ses amis; mais il supporta très patiemment ce revers de fortune et conserva la douceur habituelle de son caractère. Ses écrits étaient exempts de cette violence de langage qui déshonore les discussions religieuses de cette époque. Ses talents, son savoir immense, la sincérité évidente de son âme et la pureté de ses intentions font vivement regretter qu'un tel homme se soit mis au service de l'erreur et qu'il ait prêché, avec tant de succès, de déplorables doctrines dont il ne pouvait assurément prévoir les fatales conséquences!
Déjà, du vivant de Socinus, ses disciples les plus ardents avaient commencé à nier la révélation; mais ses commentaires sur les Écritures et sur le Nouveau-Testament le firent expulser de l'Église comme infidèle. Les idées rationalistes, défendues par les Anti-trinitaires, ne conviennent pas à l'esprit des Slaves, et si elles s'étaient produites un siècle plus tard, c'est-à-dire après le triomphe de la Réforme, elles n'auraient eu qu'un très petit nombre d'adhérents parmi les savants et les docteurs, sans entraîner la masse de la population. Prêchées au milieu de la lutte qui se débattait entre Rome et le Protestantisme, à une époque où l'union du parti de la Réforme était plus que jamais indispensable, elles exercèrent l'influence la plus funeste. Leur hardiesse épouvanta les âmes timorées qui cherchèrent un refuge dans la tyrannie de l'Église romaine, habile à profiter des circonstances qui la servaient avec tant d'à-propos. L'archevêque Tillotson a reconnu que les Sociniens, tout en combattant avec succès les innovations de l'Église de Rome, ont fourni les arguments les plus solides contre la Réforme. De notre temps, le Rationalisme a produit le même effet sur les hommes les plus éminents de l'Allemagne, Stolberg, Werner, Frédéric Schlegel, etc. Les doutes que faisaient naître les doctrines de Socinus rendirent les Protestants fort indifférents aux distinctions qui existaient entre les Églises réformées et l'Église romaine. Ce fut là le principal motif de la décadence du Protestantisme en Pologne. Pouvait-on, en effet, s'attendre à voir des esprits indécis sacrifier leurs intérêts à une confession religieuse, et s'exposer sans foi à la persécution? Aussi devrons-nous rappeler plus loin comment Sigismond III parvint à enlever tant de familles à la cause du Protestantisme, en réservant aux Papistes les honneurs et les dignités et en persécutant les partisans de la Réforme.
Les règles de morale prescrites par les Anti-trinitaires étaient très sévères, car elles commandaient l'observance littérale des Écritures, sans exception aucune. Les doctrines que Socinus lui-même professa sur la politique, et qu'il développa dans sa lettre à Paléologue, imposaient l'obéissance passive et la soumission absolue; elles blâmaient vivement la révolte des Pays-Bas contre les Espagnols, ainsi que la résistance des Protestants français contre leurs persécuteurs. Bayle remarque avec raison que le langage de Socinus est plutôt celui d'un moine qui se serait proposé d'avilir la Réforme, que celui d'un réfugié italien. Cependant, ces principes n'étaient point complètement adoptés par les Sociniens de Pologne, qui, aux synodes de 1596 et 1598, exploitèrent, dans l'intérêt de leur propre défense, les priviléges que la constitution accordait à la noblesse. Les Sociniens des classes inférieures critiquèrent cet abandon partiel de la doctrine, et, dans le synode de 1603, ils firent adopter une résolution, déclarant que les Chrétiens devaient quitter les régions exposées à l'invasion des hordes tartares plutôt que de tuer ces barbares en défendant leurs foyers. Mais une règle aussi contraire à l'indépendance d'un pays exposé, comme l'était la Pologne, à de continuelles invasions,—condamnée par le sentiment national,—et, de plus, contredite par l'exemple des premiers Chrétiens qui combattirent vaillamment dans les légions romaines,—une telle règle ne pouvait être strictement observée par les Sociniens polonais, qui comptaient dans leurs rangs des hommes voués à la carrière des armes.
Ce ne fut pas Socinus qui écrivit le catéchisme de la secte à laquelle il a donné son nom; ce fut un Allemand établi en Pologne, nommé Smalcius, aidé par un noble fort instruit, Moskorzewski. Ce catéchisme est le développement de celui de 1574, et il est connu sous le nom de Catéchisme Racovien, parce qu'il fut publié à Racow, petite ville dans le sud de la Pologne, où était établie une école socinienne célèbre dans toute l'Europe. Il fut édité en polonais et en latin, et il en parut une traduction anglaise à Amsterdam en 1652. Dans la même année, le Parlement anglais, par un vote du 2 avril, déclara que «le livre intitulé Catechesis Ecclesiarum in Regno Poloniæ, etc., communément appelé Catéchisme Racovien, contenait des doctrines blasphématoires, erronées et scandaleuses,» et il ordonna en conséquence, «aux sheriffs de Londres et de Middlesex, de saisir tous les exemplaires partout où ils les pourraient trouver, et de les brûler devant la Vieille Bourse à Londres, et à New-Palace à Westminster.» En 1819, M. Abraham Rees a publié une nouvelle traduction anglaise, accompagnée d'une notice historique.
Les congrégations sociniennes, principalement composées de nobles et de riches propriétaires, ne furent jamais bien nombreuses; elles avaient cependant plusieurs écoles, notamment celle de Racow, qui était fréquentée par des élèves de diverses sectes; elles produisirent des écrivains très distingués sur les matières théologiques. La collection appelée Bibliotheca fratrum polonorum est très estimée, et elle est étudiée par les Protestants de toutes les Confessions.
Lors du Consensus de Sandomir, c'est-à-dire en 1570, le Protestantisme était à l'apogée de sa prospérité. On ne saurait dire exactement quel était le nombre de ses temples. Le Jésuite Skarga, qui vivait à la fin du XVIe siècle et au commencement du XVIIe, affirme que les Protestants prirent aux Catholiques environ deux mille églises. Les principales familles de Pologne avaient embrassé le Protestantisme, qu'elles abandonnèrent ensuite en partie, dégoûtées par les divisions de sectes et épouvantées par les idées anti-trinitaires[121]. Elles avaient créé des écoles ainsi que des imprimeries, d'où sortirent non-seulement des écrits de polémique, mais encore des œuvres de littérature et de science. La Réforme imprima, en effet, à toute la nation, un mouvement intellectuel dont les résultats furent considérables. L'arme la plus puissante dont les Protestants de Pologne firent usage pour attaquer le Papisme, fut la Bible elle-même, traduite et commentée en langue nationale. De leur côté, les Catholiques se défendirent vigoureusement, et ces controverses perpétuelles obligèrent les deux adversaires à se livrer à de fortes études. La connaissance du latin était déjà très répandue, on y joignit celle de l'hébreu et du grec. Les traductions de la Bible, publiées par les Protestants aussi bien que par les Catholiques, sont des modèles de pureté et d'élégance; elles vont de pair avec les autres produits du XVIe siècle, qui fut pour la Pologne le siècle d'Auguste, et les écrivains de nos jours les relisent avec fruit.
Les publications de cette époque indiquent une tendance prononcée en faveur d'une révision de la Constitution nationale, qui resserrait dans des limites beaucoup trop restreintes le pouvoir exécutif dont le roi était investi; et les nombreuses réformes accomplies par la diète de 1564 avaient déjà produit d'heureux résultats. Cependant, les défauts de la Constitution polonaise étaient largement compensés par les avantages d'une liberté qui n'avait pas encore dégénéré en licence. Il y avait en Pologne plus de liberté religieuse qu'en aucun autre pays d'Europe; on n'y connaissait pas la persécution; le commerce et l'industrie offraient un champ à l'activité humaine; aussi les étrangers, chassés de leur pays pour leurs opinions religieuses, affluaient-ils en Pologne. Il y avait à Cracovie, à Vilna, à Posen, etc., des Congrégations protestantes françaises et italiennes; les Congrégations écossaises étaient également très nombreuses; la plus florissante était concentrée à Kiéydany, petite ville de Lithuanie appartenant aux princes Radziwill. Parmi les principales familles écossaises, on distinguait celle des Bonar, qui arriva en Pologne avant la Réforme et qui adhéra avec la plus vive ardeur aux principes du Protestantisme. Après s'être élevée par les richesses et par les talents de quelques-uns de ses membres aux plus hautes dignités de l'État, cette famille s'éteignit dans le cours du XVIIe siècle. Il y a aujourd'hui encore en Pologne plusieurs familles nobles d'origine écossaise, les Haliburton, les Wilson, les Fergus, les Stuart, les Hasler, les Watson, etc.; deux ministres écossais, Forsyth et Inglis, ont composé des poésies sacrées. Le plus distingué de tous est sans contredit le docteur John Johnstone, le plus remarquable peut-être des naturalistes du XVIIe siècle[122].
Il semble, en vérité, qu'il y ait entre l'Écosse et la Pologne un lien mystérieux. Si, dans le passé, les Écossais ont trouvé en Pologne une seconde patrie, n'est-ce pas de l'Écosse que sont partis, de nos jours, les accents les plus généreux en faveur de notre nationalité? L'illustre poète, Thomas Campbell, n'a-t-il pas chanté en vers immortels les grandes et tristes destinées de la Sarmatie? Et à ce nom, comment ne pas ajouter celui de cet homme au cœur si noble, qui s'est toujours montré le défenseur si ardent de la cause polonaise, le nom de lord Dudley Stuart?
Malgré ses dissensions intérieures, le Protestantisme de Pologne se trouvait dans une situation très favorable; il avait pour lui la majorité des nobles, tandis que plusieurs familles puissantes et la masse de la population, dans les provinces de l'est, appartenaient à l'Église grecque, aussi hostile au Catholicisme qu'aux Protestants. J'ai déjà dit que le primat de Pologne inclinait fortement vers les doctrines de la Réforme; il en était de même d'un grand nombre de prélats et de prêtres, qui étaient disposés à concourir à la fondation d'une Église nationale réformée, mais qui étaient éloignés du Protestantisme par les divisions peu édifiantes de tant de sectes. La plupart des membres laïques du sénat polonais étaient ou Protestants ou partisans de l'Église grecque. Enfin, le roi donna une preuve marquée de ses préférences pour la Réforme, en appelant au sénat l'évêque catholique Paç, qui était devenu protestant. Ainsi l'Église romaine en Pologne était sur le bord de l'abîme: elle ne fut sauvée que par l'un de ces puissants caractères qui apparaissent parfois dans l'histoire pour hâter ou pour arrêter pendant des siècles la marche des événements. Je veux parler d'Hosius, que l'on a eu raison d'appeler le grand cardinal.