Mais, voyant que je demeurais dans mon étonnement:

—Enfin, ajouta-t-il, je suis ce Démon de Socrate.

Ce discours augmenta mon étonnement; mais, pour m’en tirer, il me dit:

—Je suis le Démon de Socrate, qui vous ai diverti pendant votre prison, et qui, pour vous continuer mes services, me suis revêtu du corps avec lequel je vous portai hier.

—Mais, l’interrompis-je, comment tout cela se peut-il faire, vu qu’hier vous étiez d’une taille extrêmement longue et qu’aujourd’hui vous êtes très court; qu’hier vous aviez une voix faible et cassée, et qu’aujourd’hui vous en avez une claire et vigoureuse; qu’hier enfin vous étiez un vieillard tout chenu, et que vous n’êtes aujourd’hui qu’un jeune homme? Quoi donc! au lieu qu’en mon pays on chemine de la naissance à la mort, les animaux de celui-ci vont de la mort à la naissance, et rajeunissent à force de vieillir?

—Sitôt que j’eus parlé au Prince, me dit-il, après avoir reçu l’ordre de vous conduire à la Cour, je vous allai trouver où vous étiez, et, vous ayant apporté ici, j’ai senti le corps que j’informais si fort atténué de lassitude, que tous les organes me refusaient leurs fonctions ordinaires, en sorte que je me suis enquis du chemin de l’Hôpital, où, entrant, j’ai trouvé le corps d’un jeune homme qui venait d’expirer par un accident fort bizarre, et pourtant fort commun en ce pays.... Je m’en suis approché, feignant d’y connaître encore du mouvement, et protestant à ceux qui étaient présents qu’il n’était point mort et que ce qu’on croyait lui avoir fait perdre la vie n’était qu’une simple léthargie; de sorte que, sans être aperçu, j’ai approché ma bouche de la sienne, où je suis entré comme par un souffle; lors mon vieux cadavre est tombé, et, comme si j’eusse été ce jeune homme, je me suis levé, et m’en suis venu vous chercher, laissant là les assistants crier miracle.

On nous vint quérir là-dessus, pour nous mettre à table, et je suivis mon conducteur dans une salle magnifiquement meublée, mais où je ne vis rien de préparé pour manger. Une si grande solitude de viande, lorsque je périssais de faim, m’obligea de lui demander où l’on avait mis le couvert. Je n’écoutai point ce qu’il me répondit, car trois ou quatre jeunes garçons, enfants de l’hôte, s’approchèrent de moi dans cet instant, et avec beaucoup de civilité me dépouillèrent jusqu’à la chemise. Cette nouvelle cérémonie m’étonna si fort que je n’en osai pas seulement demander la cause à mes beaux valets de chambre, et je ne sais comment mon guide, qui me demanda par où je voulais commencer, put tirer de moi ces deux mots: Un potage; mais je les eus à peine proférés, que je sentis l’odeur du plus succulent mitonné qui frappa jamais le nez du mauvais riche. Je voulus me lever de ma place pour chercher à la piste la source de cette agréable fumée; mais mon porteur m’en empêcha.

—Où voulez-vous aller? me dit-il. Nous irons tantôt à la promenade, mais maintenant il est saison de manger; achevez votre potage, et puis nous ferons venir autre chose.

—Et où diable est ce potage? lui répondis-je presque en colère. Avez-vous fait gageure de vous moquer de moi tout aujourd’hui?

—Je pensais, me répliqua-t-il, que vous eussiez vu, à la Ville d’où nous venons, votre maître, ou quelque autre, prendre ses repas; c’est pourquoi je ne vous avais point dit de quelle façon on se nourrit ici. Puis donc que vous l’ignorez encore, sachez que l’on n’y vit que de fumée. L’art de cuisinerie est de renfermer, dans de grands vaisseaux moulés exprès l’exhalaison qui sort des viandes en les cuisant; et, quand on en a ramassé de plusieurs sortes et de différents goûts, selon l’appétit de ceux que l’on traite, on débouche le vaisseau où cette odeur est assemblée, on en découvre après cela un autre, et ainsi jusqu’à ce que la compagnie soit repue. A moins que vous n’ayez déjà vécu de cette sorte, vous ne croirez jamais que le nez, sans dents et sans gosier, fasse, pour nourrir l’homme, l’office de la bouche; mais je vous le veux faire voir par expérience.