—Mon fils, répliqua le bonhomme, on a publié, depuis que vous êtes à table, une défense expresse de partir avant après-demain.

—N’importe, repartit le jeune homme; vous devez obéir aveuglément, ne point pénétrer dans mes ordres, et vous souvenir seulement de ce que je vous ai commandé. Vite, allez quérir votre effigie.

Lorsqu’elle fut apportée, il la saisit par le bras, et la fouetta un gros quart d’heure.

—Or sus! vaurien, continua-t-il, en punition de votre désobéissance, je veux que vous serviez aujourd’hui de risée à tout le monde, et, pour cet effet, je vous commande de ne marcher que sur deux pieds le reste de la journée.

Le pauvre homme sortit fort éploré, et son fils nous fit des excuses de son emportement.

J’avais bien de la peine, quoique je me mordisse les lèvres, à m’empêcher de rire d’une si plaisante punition, et cela fut cause que, pour rompre cette burlesque pédagogie qui m’aurait sans doute fait éclater, je le suppliai de me dire ce qu’il entendait par ce voyage de la Ville, dont tantôt il avait parlé; et si les maisons et les murailles cheminaient. Il me répondit:

—Entre nos Villes, cher étranger, il y en a de mobiles et de sédentaires; les mobiles, comme par exemple celle où nous sommes maintenant, sont faites comme je vais vous dire. L’architecte construit chaque Palais, ainsi que vous voyez, d’un bois fort léger; il pratique dessous quatre roues; dans l’épaisseur de l’un des murs, il place dix gros soufflets, dont les tuyaux passent, d’une ligne horizontale, à travers le dernier étage, de l’un à l’autre pignon, en sorte que, quand on veut traîner les Villes autre part (car on les change d’air à toutes les saisons), chacun déplie sur l’un des côtés de son logis quantité de larges voiles au-devant des soufflets; puis, ayant bandé un ressort pour les faire jouer, leurs maisons, en moins de huit jours, avec les bouffées continuelles que vomissent ces monstres à vent, sont emportées, si on veut, à plus de cent lieues. Quant à celles que nous appelons sédentaires, les logis en sont presque semblables à vos tours, hormis qu’ils sont de bois, et qu’ils sont percés au centre d’une grosse et forte vis, qui règne de la cave jusqu’au toit, pour les pouvoir hausser et baisser à discrétion. Or, la terre est creusée aussi profond que l’édifice est élevé, et le tout est construit de cette sorte, afin qu’aussitôt que les gelées commencent à morfondre le Ciel, ils puissent descendre leurs maisons en terre, où ils se tiennent à l’abri des intempéries de l’air. Mais, sitôt que les douces haleines du printemps viennent à le radoucir, ils remontent au jour, par le moyen de leur grosse vis, dont je vous ai parlé.

Leurs maisons, en moins de huit jours, sont emportées à plus de cent lieues.