«Elle se fait donc, à ce que je m’imagine, quand les tuniques de l’œil, dont les pertuis sont semblables à ceux du verre, transmettent cette poussière de feu, qu’on appelle rayons visuels, et qu’elle est arrêtée par quelque matière opaquée qui la fait rejaillir chez soi; car, alors, rencontrant en chemin l’image de l’objet qui l’a repoussée, et cette image n’étant qu’un nombre infini de petits corps qui s’exhalent continuellement, en égale superficie, du sujet regardé, elle la pousse jusqu’à notre œil. Vous ne manquerez pas de m’objecter que le verre est un corps opaque et fort serré, et que cependant, au lieu de rechasser ces autres petits corps, il s’en laisse pénétrer? Mais je vous réponds que ces pores du verre sont taillés de même figure que ces atomes de feu qui le traversent, et que, comme un crible à froment n’est pas propre à l’avoine ni un crible à avoine à cribler du froment, ainsi une boîte de sapin, quoique mince et qu’elle laisse pénétrer les sons, n’est pas pénétrable à la vue; et une pièce de cristal, quoique transparente, qui se laisse percer à la vue, n’est pas pénétrable au toucher.»
Je ne pus là m’empêcher de l’interrompre.
—Un grand Poète et Philosophe de notre Monde, lui dis-je, a parlé après Epicure, et lui, après Démocrite, de ces petits corps, presque comme vous; c’est pourquoi vous ne me surprenez point par ce discours; et je vous prie, en le continuant, de me dire comment, par ces principes, vous expliqueriez la façon de vous peindre dans un miroir?
—Il est fort aisé, me répliqua-t-il; car figurez-vous que ces feux de votre œil ayant traversé la glace, et rencontrant derrière un corps non diaphane qui les rejette, ils repassent par où ils étaient venus; et, trouvant ces petits corps cheminant en superficies égales sur le miroir, ils les rappellent à nos yeux; et notre imagination, plus chaude que les autres facultés de notre âme, en attire le plus subtil, dont elle fait chez soi un portrait en raccourci.
«L’opération de l’ouïe n’est pas plus malaisée à concevoir, et, pour être plus succinct, considérons-la seulement dans l’harmonie d’un luth touché par les mains d’un maître de l’art. Vous me demanderez comment il se peut faire que j’aperçoive si loin de moi une chose que je ne vois point? Est-ce qu’il sort de mes oreilles une éponge qui boit cette musique pour me la rapporter? ou ce joueur engendre-t-il dans ma tête un autre petit joueur avec un petit luth, qui ait ordre de me chanter comme un écho les mêmes airs? Non; mais ce miracle procède de ce que la corde tirée venant à frapper de petits corps dont l’air est composé, elle le chasse dans mon cerveau; le perçant doucement avec ces petits riens corporels; et, selon que la corde est bandée, le son est haut, à cause qu’elle pousse les atomes plus vigoureusement; et l’organe, ainsi pénétré, en fournit à la fantaisie de quoi faire son tableau; si trop peu, il arrive que, notre mémoire n’ayant pas encore achevé son image, nous sommes contraints de lui répéter le même son, afin que, des matériaux que lui fournissent, par exemple, les mesures d’une sarabande, elle en prenne assez pour achever le portrait de cette sarabande. Mais cette opération n’a rien de si merveilleux que les autres, par lesquelles, à l’aide du même organe, nous sommes émus tantôt à la joie, tantôt à la rage, tantôt à la pitié, tantôt à la rêverie, tantôt à la douleur.
«Et cela se fait, lorsque, dans ce mouvement, ces petits corps en rencontrent d’autres, en nous remués de même façon, ou que leur propre figure rend susceptibles du même ébranlement; car alors les nouveaux venus excitent leurs hôtes à se remuer comme eux; et, de cette façon, lorsqu’un air violent rencontre le feu de notre sang, il le fait incliner au même branle, et il l’anime à se pousser dehors: c’est ce que nous appelons ardeur de courage. Si le son est plus doux, et qu’il n’ait la force de soulever qu’une moindre flamme plus ébranlée, en la promenant le long des nerfs, des membranes et des pertuis de notre chair, elle excite ce chatouillement qu’on appelle joie. Il en arrive ainsi de l’ébullition des autres passions, selon que ces petits corps sont jetés plus ou moins violemment sur nous, selon le mouvement qu’ils reçoivent par la rencontre d’autres branles, et selon qu’ils trouvent à remuer chez nous; c’est quant à l’ouïe.
«La démonstration du toucher n’est pas maintenant plus difficile, en concevant que de toute matière palpable il se fait une émission perpétuelle de petits corps, et qu’à mesure que nous la touchons, il s’en évapore davantage, parce que nous les épreignons du sujet même, comme l’eau d’une éponge, quand nous la pressons. Les durs viennent faire à l’organe le rapport de leur solidité; les souples, de leur mollesse; les raboteux, etc. Et qu’ainsi ne soit, nous ne sommes plus si fins à discerner par l’attouchement avec des mains usées de travail, à cause de l’épaisseur du cal, qui, pour n’être ni poreux, ni animé, ne transmet que fort malaisément ces fumées de la matière. Quelqu’un désirera d’apprendre où l’organe de toucher tient son siège? Pour moi, je pense qu’il est répandu dans toutes ses parties. Je m’imagine, toutefois, que plus nous tâtons par un membre proche de la tête, et plus vite nous distinguons; ce qui se peut expérimenter, quand, les yeux clos, nous patinons quelque chose, car nous la devinons plus facilement; et, si, au contraire, nous la tâtions du pied, nous aurions plus de peine à la connaître. Cela provient de ce que, notre peau étant partout criblée de petits trous, nos nerfs, dont la matière n’est pas plus serrée, perdent en chemin beaucoup de ces petits atomes par les menus pertuis de leur contexture, avant que d’être arrivés jusqu’au cerveau, qui est le terme de leur voyage. Il me reste à parler de l’odorat et du goût.
«Dites-moi, lorsque je goûte un fruit, n’est-ce pas à cause de la chaleur de la bouche qu’il fond? Avouez-moi donc que, y ayant dans une poire des sels, et que la dissolution les partageant en petits corps d’autre figure que ceux qui composent la saveur d’une pomme, il faut qu’ils percent notre palais d’une manière bien différente, tout ainsi que l’escarre, enfoncé par le fer d’une pique qui me traverse, n’est pas semblable à ce que me fait souffrir en sursaut la balle d’un pistolet, et de même que la balle de ce pistolet m’imprime une autre douleur que celle d’un carreau d’acier.
«De l’odorat, je n’ai rien à dire, puisque les Philosophes mêmes confessent qu’il se fait par une émission continuelle de petits corps.
«Je m’en vais, sur ce principe, vous expliquer la création, l’harmonie et l’influence des globes célestes avec l’immuable variété des météores.»