Il n'acheva pas, bondit vers eux, comme s'il allait les assommer.
—Prenez garde, monsieur! dit Pierken extraordinairement calme. «Prenez garde, vous pourriez le regretter!» Mais tout à coup, s'animant, la voix stridente et des deux poings se frappant la poitrine: «Des crève-la-faim! Oui, nous sommes des crève-la-faim. Et c'est parce que nous ne voulons pas rester des crève-la-faim, que nous venons réclamer un sort meilleur. Nous voulons devenir des êtres humains, monsieur, non plus des bêtes de somme. Oui, des êtres humains, madame!» jeta Pierken en se tournant vers Mme de Beule … «des êtres humains, M. Triphon, vous qui savez comme nous peinons, du matin au soir, pour vous et vos parents! Dites-nous donc, M. Triphon, ce que vous pensez de nos revendications! Dites-nous ce que vous feriez si….»
—Hors d'ici, propre-à-rien! Vagabond! hurla soudain M. de Beule, au paroxysme de la fureur, en se tournant vers son fils, comme si celui-ci eût été la cause de tout.
—Qu'est-ce que ça veut dire, nom de Dieu! s'écria M. Triphon colère et ahuri, pendant que sa mère avait une crise de larmes.
—Je le tuerai … je le tuerai …, gueulait M. de Beule se démenant comme un fou.
Et, ne sachant plus ce qu'il faisait, il alla donner des coups de pied contre un tronc d'arbre.
Un brusque silence tomba. Les ouvriers, stupéfaits, ne comprenaient plus. Ils se regardaient entre eux, absolument déconcertés. M. Triphon était parti, en grommelant et jurant, humilié jusqu'au fond de l'âme de cet affront subi devant leurs ouvriers. Mme de Beule n'était que gémissements, pleurs et supplications. Sefietje et Eleken avaient complètement disparu derrière les carreaux de la cuisine.
—Donc, monsieur, vous refusez? conclut, au bout d'un instant, Pierken redevenu très calme.
—Je fermerais plutôt boutique mille fois! clama M. de Beule avec un juron retentissant.
—Vous n'en aurez pas la peine; nous nous en chargeons, répondit Pierken en regardant son maître bien en face. «Venez les amis», dit-il en se tournant vers ses camarades. «Nous n'avons plus rien à faire ici. Allons manger notre tartine».