Ils étaient deux: Pol et Guustje, ce dernier surnommé le «Poulet Froid». Pol était un excellent charretier, mais par ailleurs un client fort désagréable. Il était ivrogne et querelleur. Pour la moindre bagatelle il voulait se battre. Guustje, au contraire, était la bonté même et ne buvait pas. Mais il avait un vilain défaut, qui exaspérait Pol: il parlait toujours de boustifaille; et cela d'un air et sur le ton de quelqu'un qui n'avait qu'à se baisser pour en prendre. Pol qui, pareil à la plupart des alcooliques invétérés, mangeait très peu et professait une sorte de dédain et presque de haine à l'endroit de tout ce qui était mangeaille, trouvait Guustje d'une insupportable vantardise dans ses propos culinaires. Guustje aimait particulièrement à parler de «poulet froid et salade» avec un claquement de langue indiquant quel régal c'était. Alors, Pol toisait Guustje avec un souverain mépris en affirmant que les poulets froids qui entraient dans l'estomac de Guustje c'était tout bonnement des pommes de terre, mais oui, ainsi qu'il convenait à sa condition sociale. Cependant Guustje, qui avait servi comme domestique chez le notaire du village avant d'être employé chez M. de Beule, certifiait avec emphase qu'il avait maintes fois goûté à ce mets exquis; et là-dessus ils se prenaient de querelle, à la grande joie des autres ouvriers, qui ne toléraient pas davantage les vantardises de Guustje et prenaient nettement parti pour Pol. Des mots on en venait aux injures, des injures aux coups; et cela finissait régulièrement par la défaite de Guustje, qui était le plus faible des deux et encaissait beaucoup plus de coups qu'il n'en pouvait rendre. Le seul bénéfice durable qu'il en avait retiré, c'était son sobriquet de Poulet Froid.
M. Triphon les voyait arriver avec leurs camions dans la cour et s'approchait aussitôt pour noter les commandes sur son calepin. Pol, tout en dételant ses chevaux, faisait son rapport.
—Cinq cents kilos farine de lin … he … he … pour Jean-François
Schollier.
M. Triphon en prenait note.
—Mille kilos tourteaux colza … he … he … pour Louis Van Daele.
Pol bafouillait un peu lorsqu'il avait bu et dans sa mémoire il semblait y avoir des trous. Il était là, un moment immobile, trapu et penché en avant, sa grosse face marquée de petite vérole, congestionnée, contractée par l'effort de la pensée, pendant que ses bêtes, à-demi déharnachées, se secouaient avec impatience et faisaient tinter les gourmettes de leur mors.
—Tranquille donc, nom de Dieu! criait-il alors avec colère.
Et, du coup, il savait ce qu'il avait encore à dire:
—Huit cents kilos farine de froment … he … he … pour Bruun Roetjes.
—C'est tout, Pol? demandait M. Triphon.