Après Leo, Poeteken. Il était bon que le délicat Poeteken eût sa place à côté du vigoureux Leo, car l'aide du fort suppléait bien des fois à l'insuffisance du faible.

Poeteken était très petit, très noir, très maigre. On eût dit un gnome, et chaque fois il lui fallait se dresser sur la pointe des pieds pour atteindre le câble de son pilon. Tout de même, il était plus résistant qu'on aurait pensé à première vue. Il était bien proportionné, sous un tout petit format, mais sans tares apparentes et il faisait son travail comme les autres. C'était un petit homme silencieux, très renfermé, avec de grands yeux pensifs. La plupart du temps il ne disait rien, mais parfois il était bien obligé de sourire malgré lui aux farces de Leo et des copains; et alors son petit visage s'animait soudain d'une vie intense, et ses yeux brillaient d'une passion ardente. Cette passion était réellement en lui, profonde et cachée. Poeteken, le nabot, le gosse, le petit bout d'homme était sérieusement épris d'une des ouvrières de la fabrique: Zulma, surnommée «La Blanche», la pauvre albinos, blanche de cheveux, blanche de sourcils, blanche de tout, celle que Bruun, le chauffeur, s'efforçait de «chauffer». Les autres ouvriers s'égayaient follement de ces surprenantes amours. Ils ne rataient jamais une occasion de s'en amuser; les enfants, disaient-ils, s'il en naissait d'une telle union, seraient mouchetés, blanc et noir, comme des chiots. Poeteken souriait, laissait dire, ne répondait rien à ces allusions d'ailleurs sans méchanceté. Seul, Bruun, mauvais, ne supportait pas les familiarités de Poeteken à l'égard de «La Blanche». D'une jalousie féroce, il les épiait sans cesse: lorsqu'ils se trouvaient à proximité l'un de l'autre, on le voyait guetter par des trous de serrure et des fentes de porte, en poussant de sourdes exclamations: «Comment est-il possible, une si belle femme avec ce mal foutu!»

A côté de Poeteken se trouvait Free, bon géant aux épaules carrées, à la poitrine fortement bombée. Avec son apparence herculéenne, il était en réalité d'une santé plutôt chancelante, car il souffrait beaucoup de l'asthme. On le voyait parfois haleter à son établi, comme un poisson hors de l'eau. Cela durait souvent des jours entiers, où il faisait triste figure. Mais, la crise passée, il semblait renaître à la vie; et alors il n'y avait pas d'homme plus amusant, plus spirituel dans toute l'équipe. Surtout avec les femmes il était drôle. Non pas qu'il leur fît la cour le moindrement; mais il savait dire, d'un air tranquille et souriant, des choses d'un cynisme effarant, qui empourpraient le visage des ouvrières, pendant que les hommes se tordaient de rire. En général les femmes le haïssaient. Elles ne l'appelaient jamais autrement que «le grand voyou» et ne se gênaient pas pour lui jeter ce nom à la face. Alors Free souriait calmement dans sa barbe rugueuse et, d'un seul mot bien tapé, les faisait fuir comme si c'eût été le diable. Et chaque fois que Sefietje apparaissait, matin et soir, avec la bouteille de genièvre, c'était toute une scène: Free, grand amateur d'alcool, ne pouvait néanmoins s'empêcher de lutiner la vieille fille, qui, régulièrement, essayait de se venger en ne remplissant pas son verre jusqu'au bord. Free faisait semblant de ne rien voir, mais ne touchait pas à sa goutte.

—Allons, grand voyou, buvez, je n'ai pas de temps à perdre, grommelait
Sefietje.

—Est-ce qu'il est déjà plein? s'écriait Free en faisant l'étonné.

Il se baissait, regardait le verre avec la plus grande attention; et alors c'était la plaisanterie habituelle:

—Sefietje, ma fille, faut pas te gêner. Ça m'est égal qu'il n'y ait rien au fond du verre, mais soigne le dessus, hein … Remplis-le bien en haut, ça me suffit.

Les ouvriers se tordaient; et, malgré sa mauvaise volonté évidente,
Sefietje était bien forcée de remplir le verre jusqu'au bord avant que
Free consentît à y poser les lèvres.

—C'est bon, Free? ricanaient les hommes.

—Comme du sucre! répondait Free en rendant le verre vide à la servante avec un claquement des lèvres.