—Oui, mais … dans quel pays, Miel?

—Ah … aah … ça était loin d'ici, sais-tu….

—Et quelle langue est-ce qu'on parlait là-bas, Miel?

—Ah … aah … ça je ne comprenais pas, sais-tu….

Un silence. On lui jetait des coups d'oeil en ricanant. Alors, l'un ou l'autre, généralement Leo ou Free, s'approchait de lui, le regardait bien en face et brusquement lui lâchait en plein visage: «Espèce de veau!»

Interloqué, Miel se reculait; et, après vingt répétitions de la même farce, ne comprenant pas encore qu'on se payait sa tête, il répondait:

—Ah … aah … pourquoi me le demandez-vous donc?

III

A l'autre bout de la fabrique, assez loin de la «fosse aux hommes» et séparé par une cour intérieure, se trouvait, dans un bâtiment à part, l'atelier des femmes. Elles étaient six et, du matin au soir, ne faisaient autre chose que coudre et réparer des sacs.

Natse était la plus âgée. Elle devait être très très vieille, mais nul ne connaissait exactement son âge, qu'elle-même ignorait. On avait commis une erreur, à l'état civil du village, à «l'époque française». Elle avait eu une soeur, plus jeune ou plus âgée qu'elle (Natse ne savait pas au juste), morte en bas-âge, et qui portait le même prénom. D'où confusion et erreur. Jamais on ne put savoir avec certitude si Natse était portée comme morte ou comme vivante sur les registres.