—Bien vrai? Vous ne l'oublierez pas?
—Soyez tranquille.
Sur un rapide bonsoir à toute la famille, qui le lui rendit avec politesse, il quitta la maisonnette et se trouva dehors, dans la nuit froide.
Le sentiment de la réalité reprit possession de lui. Il vit au passage le petit teilleur se mouvoir comme un pantin désarticulé sur ses planches à bascule et l'entendit fredonner sa chanson dans l'ébrouement de la roue tournoyante. Il eut à nouveau l'impression de quelque chose d'honnête et de digne, très au-dessus des préoccupations égoïstes qui l'avaient amené là. Il se sentait allégé d'un grand poids et néanmoins il n'était pas content de lui. Il ne savait pas encore clairement ce qu'il voulait. Il craignait le désenchantement pour soi-même et pour les autres. Son esprit demeurait trouble et un vague remords continuait de lui ronger l'âme. Il avait bien agi, certes; oui et non. Il venait d'oser un acte d'honnêteté et de franchise; mais tout à l'heure, en rentrant, il allait encore simuler, mentir. Il entrevoyait la lutte inévitable et longue qui l'attendait.
Par un détour il rentra au village et passa devant la demeure cossue des trois demoiselles Dufour. Il songea à l'existence de ces trois vierges revêches qui, elles aussi, menaient une existence incolore et ratée. Elles étaient là, demeuraient là, isolées dans la monotonie mortelle du milieu villageois. Que diraient-elles de moi si elles savaient d'où je viens? pensa-t-il. En imagination, il voyait les lèvres prudes se contracter, et le rouge de la pudeur offensée se répandre sur leurs joues pâles. N'avaient-elles donc jamais une révolte des sens? N'éprouvaient-elles jamais le besoin éperdu d'enlacer un homme, de lui plaquer les lèvres sur la bouche, comme il faisait avec Sidonie? Il resta planté un moment, immobile, les yeux fixés sur la belle maison. Les murs blancs se teintaient vaguement d'une clarté lunaire entre le noir des sapins environnants et, derrière les stores baissés de deux fenêtres, se dessinaient dans la nuit deux rectangles de lumière. M. Triphon se dit que, sans doute, elles se tenaient là, réunies toutes les trois autour d'une table. A quoi faire? Lire? Coudre? Bavarder? Il sentait avec une intensité cuisante l'inutilité totale de ces trois existences dévoyées autant que la sienne. Pourquoi ses parents n'avaient-ils jamais fait une tentative pour le rapprocher de ces jeunes filles? N'étaient-ils pas faits pour se comprendre, dans leur isolement réciproque? Si ses parents s'y étaient pris à temps, la regrettable aventure avec Sidonie ne serait probablement jamais arrivée. A présent c'était trop tard. Elles savaient tout et elles le méprisaient. Elles avaient horreur de lui.
Découragé, M. Triphon poursuivit sa route dans le silence de la rue déserte. Dans la fabrique, tassée comme une bête sombre, les lourds pilons dansaient et bombardaient; la machine à vapeur faisait entendre des gémissements et des soupirs. M. Triphon baissait la tête. C'était comme si tout ce bruit et toute cette tristesse lui retombaient sur le coeur. La silhouette noire de Kaboul, qui le précédait, dessinait sa taille de gnome à la lueur de la lanterne dans la haute remise; et le petit chien s'arrêta une seconde, tourné vers son maître, pour voir s'il entrerait dans la «fosse aux femmes». Elles y chantaient, derrière les vitres troubles, avec des voix nasillardes, de mélancoliques chansons flamandes. M. Triphon n'eut pas la moindre envie d'entrer. Il passa devant l'atelier, sans même y jeter un regard et s'arrêta près de l'écurie, où il entendait le bruit d'une querelle entre Pol et le «Poulet Froid». Pol était pris de boisson, selon son habitude; et, sur un ton menaçant, il rabrouait le «Poulet Froid», qui ne répondait que par monosyllabes, en jetant de la paille fraîche sous les pieds des chevaux.
M. Triphon passa. Ils n'avaient qu'à se débrouiller. Il entra dans le vacarme de la «fosse aux huiliers», où les six hommes, luisants d'huile, se démenaient devant les pilons trépidants. Ils s'amusaient de Feelken, qui faisait «Fikandouss-Fikandouss!» et de Leo, poussant tout à coup son rugissement féroce, son terrible «Oooo … uuuu … iiii …», qui faisait tant enrager M. de Beule, lorsqu'il l'entendait du fond de la maison. La joue gauche d'Ollewaert était bossuée par une chique énorme; et Pee et Miel s'en vinrent en souriant, d'un pas traînant, vers les huiliers: Pee tout blanc de farine comme un saint Nicolas couvert de neige, et Miel, l'air plus bête que nature avec ses cheveux épais bas sur le front, ses petits yeux trop rapprochés et bigles. Free le considéra une seconde d'un oeil fixe, puis lui cria à la face un «espèce de veau!» qui fit rire les autres à se tordre. Berzeel, qui s'était encore battu le dimanche précédent, portait au menton une cicatrice noirâtre, plaquée là comme une sangsue; et Pierken se tenait près de lui, lèvres closes et sourcils froncés, absorbé comme toujours dans les questions sociales et ses idées nourries par son petit journal.
M. Triphon s'empressa de filer par une porte de communication intérieure. Il y surprit Bruun, le chauffeur, qui espionnait par une fente; mais, sans faire autrement attention à l'incorrigible mouchard, il passa et, par le jardin sombre, rentra à la maison. Lorsqu'il ouvrit la porte du vestibule il entendit les pilons se ralentir et la machine à vapeur expirer dans un dernier soupir.
Le souper était prêt. M. de Beule, l'air maussade, déjà se dirigeait vers la salle à manger, suivi de sa femme, qui l'observait d'un air inquiet. Eleken vint servir et ils prirent leur repas en échangeant de rares paroles.
Encore un jour qui s'achevait, semblable à tant d'autres jours en leur invariable monotonie.