Et, lorsqu' Ivo eût pris le petit sac rempli des mains de Pee, il le suivit dehors, à travers la cour, jusque sous la grande porte charretière.
—Voilà, dit Ivo, dans un coin sombre, en lui mettant vivement l'enveloppe dans les mains.
M. Triphon dit merci à voix basse, donna un pourboire à l'homme et s'en fut à grands pas vers le jardin. A l'écart, à l'ombre des sapins soupirants sous la brise, il déchira le pli, le coeur battant à grands coups précipités. D'un rapide regard il parcourut les lignes, qui lui semblaient incohérentes et troubles. Il retourna le papier d'une main fébrile et lut la signature tracée d'une main hésitante et inexpérimentée:
Votre dévouée
Élisa NEIRYNCK.
Il s'arrêta oppressé, le regard trouble, comme si un voile flottait devant ses yeux. D'un geste machinal de la main à son front il essaya d'éloigner quelque chose. Puis il reprit la lettre aux premières lignes et lut ces mots, qui furent comme autant de soufflets: «Un si joli petit mignon, monsieur Triphon, et qui vous ressemble tout à fait et Sidonie veut qu'il porte votre petit nom comme nom de baptême».
Effaré, ahuri, M. Triphon regarda autour de lui. Était-ce un rêve, ou y avait-il là, caché quelque part, un esprit moqueur qui s'amusait de lui? Comment! Un enfant était né dont il était le père et qui porterait son nom! Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Comment ne l'avait-on pas prévenu, consulté! Était-ce possible de donner à un enfant le nom de quelqu'un sans autorisation préalable! M. Triphon avait l'impression qu'on se jouait de lui: l'impatience et la colère l'envahissaient. La lettre à la main, il marcha quelques instants d'un pas agité sous les sapins murmurants, dans un piétinement farouche de bête en cage. Il agirait, il lui fallait agir, empêcher cela; mais que faire? Ce qu'il avait tenu secret durant de longs mois se trouvait brusquement jeté en pâture à la curiosité malsaine et à la malveillance publique…. «Ah! non! Ah! non!» dit-il tout haut en se démenant sous les sapins. «Ah! non! pas ça, pas ça!» Mais d'abord il fallait lire la lettre en entier; et, le dos contre un sapin, les sourcils froncés et les nerfs tendus, il lut:
«MONSIEUR TRIPHON,
«Je prends la plume en main pour vous faire savoir que cette nuit Sidonie a mis au monde un enfant et que tout s'est très bien passé. C'est un petit garçon et un si joli petit mignon, monsieur Triphon, et qui vous ressemble tout à fait et Sidonie veut qu'il porte votre petit nom comme nom de baptême. Il sera déjà baptisé quand vous recevrez cette lettre et Maurice sera parrain et moi marraine. Et maintenant, monsieur Triphon, c'est le plus grand désir de Sidonie que vous venez voir le plus vite possible votre joli petit bébé et la consoler. Elle désire tellement vous voir, monsieur Triphon, vous ne pouvez pas vous figurer ça et vous pouvez avoir entière confiance en Ivo; nous lui avons donné un bon pourboire et il a promis de ne pas bavarder et il montera la garde pendant que vous êtes chez nous et il viendra nous prévenir s'il y avait quelque chose. Venez donc aussi vite que possible, monsieur Triphon, vous pouvez très bien le faire car il fait encore sombre d'assez bonne heure et vous serez très fier de votre beau bébé quand vous le verrez.
«Dans l'attente de votre visite, avec bien des compliments de Sidonie et de nous tous, je signe
Votre dévouée
«ÉLISA NEIRYNCK,
soeur de Sidonie».