Eleken rentra pour servir le dessert. A nouveau elle avait presque disparu avant que Mme de Beule eût eu temps de lui expliquer ce qu'elle désirait. M. de Beule lui lança un mauvais regard, mais sans rien dire. M. Triphon mastiquait un morceau de tarte, s'efforçant de manger très lentement. Quand il eut fini il se leva et, d'un air aussi calme, aussi naturel que possible, comme il faisait chaque soir, il quitta la salle à manger.
Kaboul, selon son habitude, l'attendait derrière la porte, pour faire un tour. Dehors, il ne faisait pas encore tout à fait sombre. Une belle lumière dorée, limpide éclairait la baie vitrée donnant sur le jardin et M. Triphon excita à voix basse son petit chien, qui se mit aussitôt à japper d'une voix perçante, en sautant sur la porte. M. Triphon la lui ouvrit et ensemble ils gagnèrent le jardin.
D'abord il n'alla pas plus loin. Il avait ramassé une pomme de terre; il la lançait sur le gazon et Kaboul la rapportait, très animé par le jeu. Les servantes pouvaient le voir par les fenêtres de la cuisine, et ses parents, de même, par les baies vitrées de la vérandah. Et ainsi, petit à petit, imperceptiblement, suivant chaque fois de quelques pas la pomme de terre lancée et rapportée, il avançait tout doucement dans le jardin crépusculaire jusqu'au moment où il fut hors de vue. Alors, brusquement, de toute la vitesse de ses jambes, il se mit à courir. Il passa en trombe le petit pont du ruisseau, s'élança le long de la rive, piqua dans la brèche de la haie. Kaboul l'avait suivi, comme il faisait toujours; mais, devant ce passage insolite par une brèche, il se rebiffa, arc-bouté des quatre pattes, et refusa d'aller plus loin. «Kaboul!… Nom de Dieu!» rugit M. Triphon d'une voix sourde. Au lieu d'obéir et de suivre son maître, Kaboul tout à coup se mit à aboyer d'une voix stridente. M. Triphon, terrifié, d'un bond regagna le jardin. Il saisit des deux mains l'odieux cabot et le serra à l'étouffer. Il haletait de rage; pour un peu il l'aurait tué. Replongeant dans la brèche, il courut quelques pas, lâcha son petit chien qui, heureusement, le suivit en frétillant de joie.
Le soir était d'une splendeur idéale, un peu frais et figé, comme il arrive au printemps, mais d'une pureté et d'une sérénité incomparables, avec des teintes profondes d'un vert lumineux semé de pâles étoiles, comme si le ciel même devenait un champ immense de couleurs printanières où frissonnaient doucement de blanches floraisons. Les rossignols chantaient dans le noir des jardins et les chauves-souris voletaient en silence, pareilles à des ombres inquiètes.
M. Triphon courait … courait à perdre baleine. Il fallait lutter de vitesse avec le temps, qui pressait terriblement. Pourvu qu'il ne rencontrât personne, qui le forçât à ralentir, à s'arrêter! C'était une question de vie ou de mort pour lui. Mais, chance inespérée, personne. La sueur lui coulait le long des joues, ses jambes se dérobaient sous lui, bientôt il n'en pourrait plus. Des ailes pour aller plus vite, pour atteindre, frémissant de désir, ce que, peu d'heures auparavant, il voulait éviter à tout prix….
Toujours accompagné de Kaboul qui gambadait à ses côtés, il arriva au chemin de terre, où les maisonnettes s'estompaient vaguement sous le ciel encore limpide. Il s'arrêta une seconde, pour reprendre haleine. Il haletait, il était ruisselant. Il s'épongea avec son mouchoir. En son coeur battait comme un marteau. Ses joues brûlaient. Il passa devant la grange du petit teilleur. Il s'étonna, s'inquiéta presque, de ne point l'y trouver au travail. Qu'est-ce que cela signifiait? Était-ce un mauvais présage? Il s'arrêta encore, à fouiller du regard, l'oreille aux écoutes. Il se sentait ému et faible comme un enfant. Il en aurait pleuré. Ce ne fut qu'un instant. Il se ressaisit, poussa la grille du jardinet, suivit le petit sentier, s'arrêta devant la porte et cogna doucement du doigt.
—Qui est là? demanda-t-on aussitôt du dedans.
—Moi… monsieur Triphon, répondit-il d'une voix sourde.
La porte vivement s'ouvrit et il entra. Devant lui, dans le petit couloir, se trouvait Lisatje.
—Comment va?… Comment va?… demanda-t-il tout de suite d'une voix entrecoupée.