—Est-ce que vous reviendrez bientôt?

—Aussitôt que j'en aurai l'occasion.

Il se pencha sur elle et l'embrassa tendrement.

—Et votre enfant, vous ne lui donnez pas aussi un baiser …, dit-elle.

Miséricorde! Cet enfant! Il l'avait encore oublié! Elle le tendit vers lui à bout de bras; et lui réapparut, cette fois tout près, l'horrible petite figure grimaçante, avec cette peau qui semblait cuite, ratatinée, écorchée, ces yeux spasmodiquement fermés, cette bouche baveuse qui soufflait des bulles. Comment était-il possible de dire que cela ressemblait à un être humain et à lui, surtout! Ces femmes étaient folles, avec leurs ressemblances! Il tendit ses lèvres frémissantes vers l'enfant et lui donna un baiser, les yeux clos, pour ne pas voir.

—On dirait que vous en avez peur, ricana la mère Neirynck.

Il eut une surprise. La peau tendre de l'enfant, sous ses lèvres, était d'une douceur si duvetée, si veloutée qu'il ne put maîtriser une émotion soudaine et profonde. Il aurait voulu l'embrasser encore et encore, mais une fausse honte le retint. Il en avait les larmes aux yeux. Il pressa longuement la main de Sidonie; il reviendrait au plus vite, c'était promis, et elle, de son côté, lui promettait de ne commettre aucune imprudence. Puis il s'arracha à son étreinte.

Dans la cuisine l'attendait une autre surprise. Ivo, le petit teilleur, était là, tout saupoudré de poussière de lin et souriant dans sa barbe blonde, comme s'il éprouvait une grande joie intérieure. A sa vue, M. Triphon prit peur; mais toute la famille s'empressa de le rassurer. Ivo ne dirait rien, M. Triphon pouvait y compter. Le petit bonhomme s'approcha de lui, la main tendue et, à son tour, avec un large sourire de bonheur, il lui dit: «Que je vous félicite!»

M. Triphon n'en revenait pas. Qu'avaient-ils donc tous à le féliciter comme pour une action d'éclat? Il ne savait plus que répondre et restait là, interdit, un ricanement bête sur les lèvres. Alors il ouvrit son portemonnaie et régala avec largesse. C'était là, somme toute, ce qu'ils semblaient attendre de lui. Visages épanouis, ils le reconduisirent jusqu'à la porte avec force remercîments. Kaboul se glissa comme une anguille entre les jambes et se mit à fureter à la recherche de son ami, le chat. Avec une menace sourde, M. Triphon le rappela immédiatement auprès de lui.

La nuit printanière s'était assombrie, quoique limpide encore de lumière dorée et verdâtre dans le ciel à l'occident. Le terre semblait déjà dormir, mais le firmament vivait et scintillait. A la tour de l'église, neuf coups tintèrent; et aussitôt après l'horloge, la cloche, mélancolique, sonore et lente fit entendre le couvre-feu de chaque soir. D'autres cloches, dans les villages environnants, répondirent, chacune avec le son qui lui était propre et qu'on reconnaissait de loin. Puis retomba le grand silence. M. Triphon rentrait en courant à toutes jambes. Pour la seconde fois, il eut la chance de ne rencontrer personne. Les bruits vagues et solitaires du village semblaient plutôt s'éloigner de lui. Il n'entendait que l'aboi rauque des vieux chiens de garde dans les fermes et le chant intermittent des rossignols dans le noir des jardins. L'air était d'une immobilité absolue et presque angoissante. Du sol montait l'odeur des sèves printanières.