La cause de ce changement, c'était Pierken, parmi les hommes; et
Victorine, sa fiancée, parmi les femmes.

Pierken, avec son petit journal socialiste qu'il lisait chaque jour, de la première ligne à la dernière, n'avait pas encore digéré ni oublié le meeting manqué de l'automne précédent devant la porte de La Belle Promenade. Cette réunion avait raté, parce que insuffisamment préparée; mais elle pouvait réussir une seconde fois. D'ailleurs, même si on n'organisait pas un second meeting au village, on pouvait tenter autre chose, une action circonscrite et directe, parmi les ouvriers de la fabrique. C'était à quoi pensait Pierken, jour et nuit; et il estimait que le moment d'agir était venu.

A diverses reprises, à la suite du fameux meeting, il s'était rendu en ville et entretenu avec les chefs du parti. Il avait visité leurs grandioses installations; il avait compris et admiré ce que peuvent l'union et la coopération. De plus en plus il était devenu un travailleur informé, conscient des droits, de la force, la dignité de la classe ouvrière. Un jour, il y avait rencontré le grand chef du Parti Ouvrier, qui s'était entretenu pendant quelques instants avec lui. Le chef l'avait questionné sur la situation du prolétariat des campagnes et avait prêté une attention soutenue à ses explications. C'était un petit homme au visage pâle et aux traits énergiques. Lorsqu'il parlait, il semblait mordre ses mots, durs comme acier; et ses poings se crispaient machinalement, comme s'il pressait et pétrissait continuellement quelque chose.

—Ce sont des conditions telles qu'au moyen-âge; il faut que ça change! répondit-il d'un ton cassant aux renseignements fournis par Pierken.

Il se recueillit un instant, les poings serrés et les sourcils froncés; puis il dit:

—Nous reviendrons l'un de ces jours dans votre village et nous dicterons nos conditions.

Pierken, hésitant, doutait du succès.

—Quelles conditions, monsieur? demanda-t-il timidement.

—Pas de «monsieur»! Nous sommes tous camarades! reprit le chef avec rudesse.

Et, d'un ton catégorique: