Comme l'habit couvre le cors.
Conseil excellent pour certains poëtes de notre temps!
Les Grands-Jours tenus à Poitiers en 1579 furent une nouvelle occasion de faire briller le mérite de Mmes Desroches; c'est dans leur salon que se rencontraient tous les magistrats appelés dans la ville par cette solennité. Un jour qu'on était réuni, Étienne Pasquier, apercevant une puce qui s'était «parquée au beau milieu du sein» de Mlle Desroches, fit remarquer la témérité de l'animal. Il s'ensuivit quelques propos badins, et l'incident se termina par l'échange de deux pièces de vers entre Pasquier et Catherine Desroches.
Il n'en fallut pas davantage pour mettre en mouvement l'humeur poétique de tous ces honnêtes magistrats, qui se prirent à célébrer la puce en français, en espagnol, en latin, voire même en grec. Étienne Pasquier recueillit les différentes pièces qui se produisirent dans ce tournoi poétique, et c'est leur réunion qui constitue le recueil connu sous le titre de Puce de Mme Desroches. Le vrai titre eût été la Puce de Mlle Desroches, puisque c'est Catherine qui fut l'héroïne de l'aventure.
On se demanderait volontiers comment des hommes aussi graves que l'étaient les Pasquier, les du Harlay, et tant d'autres, purent s'exercer sur un sujet aussi frivole. Mais qu'on ne l'oublie pas, quelque influence que les grands esprits exercent sur les pensées et les opinions de leur temps, ils reflètent toujours en eux cette teinte générale qui caractérise une époque et qui est le résultat de la marche forcée des événements. Or le badinage était alors le ton de la société; on savait desipere in loco, et les choses n'en allaient pas plus mal. Les esprits ne trouvaient pas dans la lecture des journaux cet aliment que la presse quotidienne nous fournit aujourd'hui avec tant de libéralité; on n'avait pour s'occuper ni le jeu, ni les courses de chevaux, ces nobles amusements de la haute vie que nous devons à la civilisation moderne. Au lieu de parier sur un cheval, on rimait sur une puce. C'était bien naïf sans doute, mais, si l'esprit ne gagnait pas beaucoup à ce délassement puéril, il en sortait reposé, sans y rien laisser de sa vigueur ni de sa dignité.
Ces productions légères n'ont pas une telle importance littéraire qu'il y ait lieu de leur consacrer une étude. Nous les donnons donc sans aucun commentaire, les abandonnant à l'appréciation des lecteurs qui seront curieux de se faire une idée du bel esprit au XVIe siècle.
Nous ne leur offrirons pas, pour les éclairer, l'opinion de Pasquier, juge et partie dans la question, puisqu'il figure en tête des chanteurs de la puce, et qu'il qualifie hardiment de braves poëtes ses confrères en Apollon.
Mais ce qui est peut-être curieux, c'est de rapprocher de cet éloge, nécessairement exagéré, ce que Pasquier dit ailleurs, se plaignant du trop grand nombre de poëtes éclos de son temps.
«On ne vit jamais en la France, écrit-il quelque part, telle foison de poëtes; je crains qu'à la longue le peuple ne s'en lasse. Mais c'est un vice qui nous est propre, que, soudain que nous voyons quelque chose succéder heureusement à quelqu'un, chacun veut être de la partie.»
Quoi qu'il en soit, le recueil de la Puce de Mme Desroches a son intérêt, en ce qu'il donne un échantillon du savoir-faire poétique des gens du monde au XVIe siècle. Il porte en lui, ainsi que toutes les poésies secondaires de cette époque, comme un écho affaibli des accents éclatants du chef de la Pléiade. L'uniformité du sujet donne à toutes ces pièces une certaine teinte de monotonie, mais la forme en est toujours agréable, et elles offrent de gracieux détails.