Pendant cette marche mes premières idées se réveillèrent et commencèrent à ébranler ma résolution. Je ne veux pas dire que j’eusse aucune peur de leur nombre; comme ils n’étaient que des misérables nus et sans armes, il est certain que je leur étais supérieur, et quand bien même j’aurais été seul. Mais quel motif, me disais-je, quelle circonstance, quelle nécessité m’oblige à tremper mes mains dans le sang, à attaquer des hommes qui ne m’ont jamais fait aucun tort et qui n’ont nulle intention de m’en faire, des hommes innocents à mon égard? Leur coutume barbare est leur propre malheur; c’est la preuve que Dieu les a abandonnés aussi bien que les autres nations de cette partie du monde à leur stupidité, à leur inhumanité, mais non pas qu’il m’appelle à être le juge de leurs actions, encore moins l’exécuteur de sa justice! Quand il le trouvera bon, il prendra leur cause dans ses mains, et par un châtiment national il les punira pour leur crime national; mais cela n’est point mon affaire.

Vendredi, il est vrai, peut justifier de cette action: il est leur ennemi, il est en état de guerre avec ces mêmes hommes, c’est loyal à lui de les attaquer; mais je n’en puis dire autant de moi.—Ces pensées firent une impression si forte sur mon esprit, que je résolus de me placer seulement près d’eux pour observer leur fête barbare, d’agir alors suivant que le ciel m’inspirerait, mais de ne point m’entremettre, à moins que quelque chose ne se présentât qui fût pour moi une injonction formelle.

Plein de cette résolution, j’entrai dans le bois, et avec toute la précaution et le silence possibles,—ayant Vendredi sur mes talons,—je marchai jusqu’à ce que j’eusse atteint la lisière du côté le plus proche des sauvages. Une pointe de bois restait seulement entre eux et moi. J’appelai doucement Vendredi, et, lui montrant un grand arbre qui était juste à l’angle du bois, je lui commandai d’y aller et de m’apporter réponse si de là il pouvait voir parfaitement ce qu’ils faisaient. Il obéit et revint immédiatement me dire que de ce lieu on les voyait très bien; qu’ils étaient tous autour d’un feu, mangeant la chair d’un de leurs prisonniers, et qu’à peu de distance de là il y en avait un autre gisant, garrotté sur le sable, qu’ils allaient tuer bientôt, affirmait-il, ce qui embrasa mon âme de colère. Il ajouta que ce n’était pas un prisonnier de leur nation, mais un des hommes barbus dont il m’avait parlé et qui étaient venus dans leur pays sur un bateau. Au seul mot d’un homme blanc et barbu, je fus rempli d’horreur; j’allai à l’arbre, et je distinguai parfaitement avec ma longue-vue un homme blanc couché sur la grève de la mer, pieds et mains liés avec des glaïeuls ou quelque chose de semblable à des joncs; je distinguai aussi qu’il était Européen et qu’il avait des vêtements.

Il y avait un autre arbre et au delà un petit hallier plus près d’eux que la place où j’étais d’environ cinquante verges. Je vis qu’en faisant un petit détour je pourrais y parvenir sans être découvert, et qu’alors je n’en serais plus qu’à demi-portée de fusil. Je retins donc ma colère, quoique vraiment je fusse outré au plus haut degré, et, rebroussant d’environ trente pas, je marchai derrière quelques buissons qui couvraient tout le chemin, jusqu’à ce que je fusse arrivé vers l’autre arbre. Là je montai sur un petit tertre d’où ma vue plongeait librement sur les sauvages à distance de quatre-vingts verges environ.

Il n’y avait pas alors un moment à perdre; car dix-neuf de ces atroces misérables étaient assis à terre tous pêle-mêle, et venaient justement d’envoyer deux d’entre eux pour égorger le pauvre chrétien et peut-être l’apporter membre à membre à leur feu: déjà même ils étaient baissés pour lui délier les pieds. Je me tournai vers Vendredi:—«Maintenant, lui dis-je, fais ce que je te commanderai.» Il me le promit.—«Alors, Vendredi, repris-je, fais exactement ce que tu me verras faire sans y manquer en rien.»—Je posai à terre un des mousquets et mon fusil de chasse, et Vendredi m’imita; puis avec mon autre mousquet je couchai en joue les sauvages, en lui ordonnant de faire de même.—«Es-tu prêt?» lui dis-je alors.—«Oui,» répondit-il.—«Allons, feu sur tout!»—Et au même instant je tirai aussi.

Vendredi avait tellement mieux visé que moi, qu’il en tua deux et en blessa trois, tandis que j’en tuai un et en blessai deux. Ce fut, soyez-en sûr, une terrible consternation: tous ceux qui n’étaient pas blessés se dressèrent subitement sur leurs pieds; mais ils ne savaient de quel côté fuir, quel chemin prendre, car ils ignoraient d’où leur venait la mort. Vendredi avait toujours les yeux attachés sur moi, afin, comme je le lui avais enjoint, de pouvoir suivre tous mes mouvements. Aussitôt après la première décharge je jetai mon arme et pris le fusil de chasse, et Vendredi fit de même. J’armai et couchai en joue, il arma et ajusta aussi.—«Es-tu prêt, Vendredi?» lui dis-je.—«Oui,» répondit-il.—«Feu donc, au nom de Dieu!» Et au même instant nous tirâmes tous deux sur ces misérables épouvantés. Comme nos armes n’étaient chargées que de ce que j’ai appelé chevrotines ou petites balles de pistolet, il n’en tomba que deux; mais il y en eut tant de frappés, que nous les vîmes courir çà et là tout couverts de sang, criant et hurlant comme des insensés et cruellement blessés pour la plupart. Bientôt après trois autres encore tombèrent, mais non pas tout à fait morts.

Nous tirâmes tous deux sur ces misérables épouvantés.

—«Maintenant, Vendredi, m’écriai-je en posant à terre les armes vides et en prenant le mousquet qui était encore chargé, suis-moi!»—Ce qu’il fit avec beaucoup de courage. Là-dessus je me précipitai hors du bois avec Vendredi sur mes talons, et je me découvris moi-même. Sitôt qu’ils m’eurent aperçu, je poussai un cri effroyable, j’enjoignis à Vendredi d’en faire autant; et, courant aussi vite que je pouvais, ce qui n’était guère, chargé d’armes comme je l’étais, j’allai droit à la pauvre victime qui gisait, comme je l’ai dit, sur la grève, entre la place du festin et la mer. Les deux bouchers qui allaient se mettre en besogne sur lui l’avaient abandonné de surprise à notre premier feu, et s’étaient enfuis, saisis d’épouvante, vers le rivage, où ils s’étaient jetés dans un canot, ainsi que trois de leurs compagnons. Je me tournai vers Vendredi, et je lui ordonnai d’avancer et de tirer dessus. Il me comprit aussitôt, et, courant environ la longueur de quarante verges pour s’approcher d’eux, il fit feu. Je crus d’abord qu’il les avait tous tués, car ils tombèrent en tas dans le canot; mais bientôt j’en vis deux se relever. Toutefois il en avait expédié deux et blessé un troisième, qui resta comme mort au fond du bateau.