Je leur donnai à chacun un mousquet à rouet et environ huit charges de poudre et de balles, en leur recommandant d’en être très ménagers et de n’en user que dans les occasions urgentes.
Tout ceci fut une agréable besogne, car c’étaient les premières mesures que je prenais en vue de ma délivrance depuis vingt-sept ans et quelques jours.—Je leur donnai une provision de pain et de raisins secs suffisante pour eux-mêmes pendant plusieurs jours et pour leurs compatriotes pendant une huitaine environ, puis je les laissai partir, leur souhaitant un bon voyage et convenant avec eux qu’à leur retour ils déploieraient certain signal par lequel, quand ils reviendraient, je les reconnaîtrais de loin, avant qu’ils n’atteignissent le rivage.
CHAPITRE VI
Navire en vue.—Débarquement du capitaine anglais.—Offres de service.—Visite au château de Robinson.—Mesures de précaution.—Nouvelle descente.—Reddition des mutins.—Le gouverneur de l’île.—Attaque du navire.—Gratitude du capitaine.
Ils s’éloignèrent avec une brise favorable le jour où la lune était dans son plein, et, selon mon calcul, dans le mois d’octobre. Quant au compte exact des jours, après que je l’eus perdu une fois, je ne pus jamais le retrouver; je n’avais pas même gardé assez ponctuellement le chiffre des années pour être sûr qu’il était juste; cependant, quand plus tard je vérifiai mon calcul, je reconnus que j’avais tenu un compte fidèle des années.
Il n’y avait pas moins de huit jours que je les attendais, quand survint une aventure étrange et inopinée dont la pareille est peut-être inouïe dans l’histoire.—J’étais un matin profondément endormi dans ma huche; tout à coup mon serviteur Vendredi vint en courant vers moi et me cria:—«Maître, maître, ils sont venus! ils sont venus!»
Je sautai à bas du lit, et, ne prévoyant aucun danger, je m’élançai, aussitôt que j’eus enfilé mes vêtements, à travers mon petit bocage, qui, soit dit en passant, était alors devenu un bois très épais. Je dis ne prévoyant aucun danger, car je sortis sans armes, contre ma coutume; mais je fus bien surpris quand, tournant mes yeux vers la mer, j’aperçus, à environ une lieue et demie de distance, une embarcation qui portait le cap sur mon île, avec une voile en épaule de mouton, comme on l’appelle, et à la faveur d’un assez bon vent. Je remarquai aussi tout d’abord qu’elle ne venait point de ce côté où la terre était située, mais de la pointe la plus méridionale de l’île. Là-dessus j’appelai Vendredi et lui enjoignis de se tenir caché, car ces gens n’étaient pas ceux que nous attendions, et nous ne savions pas encore s’ils étaient amis ou ennemis.