Le maître d’équipage fut tué sur la place; un autre fut atteint au corps et tomba près de lui, mais il n’expira qu’une ou deux heures après; le troisième prit la fuite.

A cette détonation, je m’approchai immédiatement avec toute mon armée, qui était alors de huit hommes, savoir: moi, généralissime; Vendredi, mon lieutenant général; le capitaine et ses deux compagnons, et les trois prisonniers de guerre auxquels il avait confié des armes.

Nous nous avançâmes sur eux dans l’obscurité, de sorte qu’on ne pouvait juger de notre nombre.—J’ordonnai au matelot qu’ils avaient laissé dans la chaloupe, et qui était alors un des nôtres, de les appeler par leurs noms, afin d’essayer si je pourrais les amener à parlementer, et par là peut-être à des termes d’accommodement;—ce qui nous réussit à souhait;—car il était en effet naturel de croire que, dans l’état où ils étaient alors, ils capituleraient très volontiers. Ce matelot se mit donc à crier de toute sa force à l’un d’entre eux:—«Tom Smith! Tom Smith!»—Tom Smith répondit aussitôt:—«Est-ce toi, Robinson?»—Car il paraît qu’il avait reconnu sa voix.—«Oui, oui, reprit l’autre. Au nom de Dieu, Tom Smith, mettez bas les armes et rendez-vous, sans quoi vous êtes tous morts à l’instant.»

—«A qui faut-il nous rendre? répliqua Smith; où sont-ils?»—«Ils sont ici, dit Robinson: c’est notre capitaine avec cinquante hommes qui vous pourchassent depuis deux heures. Le maître d’équipage est tué, Will Frye blessé, et moi je suis prisonnier. Si vous ne vous rendez pas, vous êtes tous perdus.»

—«Nous donnera-t-on quartier, dit Tom Smith, si nous nous rendons?»—«Je vais le demander, si vous promettez de vous rendre,» répondit Robinson.—Il s’adressa donc au capitaine, et le capitaine lui-même se mit alors à crier:—«Toi, Smith, tu connais ma voix; si vous déposez immédiatement les armes et vous soumettez, vous aurez tous la vie sauve, hormis Will Atkins.»

Sur ce, Will Atkins s’écria:—«Au nom de Dieu! capitaine, donnez-moi quartier! Qu’ai-je fait? Ils sont tous aussi coupables que moi.»—Ce qui, au fait, n’était pas vrai; car il paraît que ce Will Atkins avait été le premier à se saisir du capitaine au commencement de la révolte, et qu’il l’avait cruellement maltraité en lui liant les mains et l’accablant d’injures. Quoi qu’il en fût, le capitaine le somma de se rendre à discrétion et de se confier à la miséricorde du gouverneur: c’est moi dont il entendait parler, car ils m’appelaient tous gouverneur.

Bref, ils déposèrent tous les armes et demandèrent la vie; et j’envoyai pour les garrotter l’homme qui avait parlementé avec deux de ses compagnons. Alors ma grande armée de cinquante hommes, laquelle, y compris les trois en détachement, se composait en tout de huit hommes, s’avança et fit main basse sur eux et leur chaloupe. Mais je me tins avec un des miens hors de leur vue, pour des raisons d’État.

Notre premier soin fut de réparer la chaloupe et de songer à recouvrer le vaisseau. Quant au capitaine, il eut alors le loisir de pourparler avec ses prisonniers. Il leur reprocha l’infamie de leurs procédés à son égard, et l’atrocité de leur projet, qui, assurément, les aurait conduits enfin à la misère et à l’opprobre, et peut-être à la potence.

Ils parurent tous fort repentants, et implorèrent la vie. Il leur répondit là-dessus qu’ils n’étaient pas ses prisonniers, mais ceux du gouverneur de l’île; qu’ils avaient cru le jeter sur le rivage d’une île stérile et déserte, mais qu’il avait plu à Dieu de les diriger vers une île habitée, dont le gouverneur était Anglais, et pouvait les y faire pendre tous, si tel était son plaisir; mais que, comme il leur avait donné quartier, il supposait qu’il les enverrait en Angleterre pour y être traités comme la justice le requérait, hormis Atkins, à qui le gouverneur lui avait enjoint de dire de se préparer à la mort, car il serait pendu le lendemain matin.