Si de toutes ces choses j’eusse profité comme je l’eusse dû faire et comme la raison et la religion me l’avaient dicté, j’aurais appris à chercher au delà des jouissances humaines une félicité parfaite, j’aurais appris que, supérieur à elles, il y a quelque chose qui certainement est la raison et la fin de la vie, et que nous devons posséder ou tout au moins auquel nous devons aspirer sur ce côté-ci de la tombe.

Mais ma sage conseillère n’était plus là: j’étais comme un vaisseau sans pilote, qui ne peut que courir devant le vent. Mes pensées volaient de nouveau à leur ancienne passion, ma tête était totalement tournée par une manie d’aventures lointaines; et tous les agréables et innocents amusements de ma métairie et de mon jardin, mon bétail, et ma famille, qui auparavant me possédaient tout entier, n’étaient plus rien pour moi, n’avaient plus d’attraits, comme la musique pour un homme qui n’a point d’oreilles, ou la nourriture pour un homme qui a le goût usé. En un mot, je résolus de me décharger du soin de ma métairie, de l’abandonner, de retourner à Londres: et je fis ainsi peu de mois après.

Arrivé à Londres, je me retrouvai aussi inquiet qu’auparavant; la ville m’ennuyait; je n’y avais point d’emploi, rien à faire qu’à baguenauder, comme une personne oisive de laquelle on peut dire qu’elle est parfaitement inutile dans la création de Dieu, et que pour le reste de l’humanité il n’importe pas plus qu’un farthing[26] qu’elle soit morte ou vive.—C’était aussi de toutes les situations celle que je détestais le plus, moi qui avais usé mes jours dans une vie active; et je me disais souvent à moi-même: L’état d’oisiveté est la lie de la vie.—Et en vérité je pensais que j’étais beaucoup plus convenablement occupé quand j’étais vingt-six jours à me faire une planche de sapin.

Nous entrions dans l’année 1693 quand mon neveu, dont j’avais fait, comme je l’ai dit précédemment, un marin et un commandant de navire, revint d’un court voyage à Bilbao, le premier qu’il eût fait. M’étant venu voir, il me conta que des marchands de sa connaissance lui avaient proposé d’entreprendre pour leurs maisons un voyage aux Indes Orientales et en Chine.—«Et maintenant, mon oncle, dit-il, si vous voulez aller en mer avec moi, je m’engage à vous débarquer à votre ancienne habitation dans l’île, car nous devons toucher au Brésil.»

Rien ne saurait être une plus forte démonstration d’une vie future et de l’existence d’un monde invisible que la coïncidence des causes secondes et des idées que nous formons en notre esprit tout à fait intimement, et que nous ne communiquons à qui que ce soit.

Mon neveu ignorait avec quelle violence ma maladie de courir le monde s’était de nouveau emparée de moi, et je ne me doutais pas de ce qu’il avait l’intention de me dire quand le matin même, avant sa visite, dans une très grande confusion de pensées, repassant en mon esprit toutes les circonstances de ma position, j’en étais venu à prendre la détermination d’aller à Lisbonne consulter mon vieux capitaine; et, si c’était raisonnable et praticable, d’aller voir mon île et ce que mon peuple y était devenu. Je me complaisais dans la pensée de peupler ce lieu, d’y transporter des habitants, d’obtenir une patente de possession, et je ne sais quoi encore, quand au milieu de tout ceci entra mon neveu, comme je l’ai dit, avec son projet de me conduire à mon île chemin faisant aux Indes Orientales.

A cette proposition je me pris à réfléchir un instant, et le regardant fixement:—«Quel démon, lui dis-je, vous a chargé de ce sinistre message?»—Mon neveu tressaillit, comme s’il eût été effrayé d’abord; mais, s’apercevant que je n’étais pas très fâché de l’ouverture, il se remit.—«J’espère, sir, reprit-il, que ce n’est point une proposition funeste; j’ose même espérer que vous serez charmé de voir votre nouvelle colonie en ce lieu où vous régniez jadis avec plus de félicité que la plupart de vos frères les monarques de ce monde.»

Bref, ce dessein correspondait si bien à mon humeur, c’est-à-dire à la préoccupation qui m’absorbait et dont j’ai tant déjà parlé, qu’en peu de mots je lui dis que je partirais avec lui s’il s’accordait avec les marchands, mais que je ne promettais pas d’aller au delà de mon île.—«Pourquoi, sir? dit-il; vous ne désirez pas être laissé là de nouveau, j’espère!»—«Quoi! répliquai-je, ne pouvez-vous pas me reprendre à votre retour?»—Il m’affirma qu’il n’était pas possible que les marchands lui permissent de revenir, par cette route, avec un navire chargé de si grandes valeurs, le détour étant d’un mois et pouvant l’être de trois ou quatre.—«D’ailleurs, sir, ajouta-t-il, s’il m’arrivait malheur, et que je ne revinsse pas du tout, vous seriez alors réduit à la condition où vous étiez jadis.»

C’était fort raisonnable; toutefois nous trouvâmes l’un et l’autre un remède à cela. Ce fut d’embarquer à bord du navire un sloop tout façonné, mais démonté en pièces, lequel, à l’aide de quelques charpentiers que nous convînmes d’emmener avec nous, pouvait être remonté dans l’île et achevé et mis à flot en peu de jours.