Je trouvai à bord les pauvres matelots presque en révolte...
Mais la misère des pauvres passagers de la cabine était d’une autre nature et bien au delà de tout le reste; car, l’équipage ayant si peu pour lui-même, il n’était que trop vrai qu’il les avait d’abord tenus fort chétivement, puis à la fin qu’il les avait totalement négligés; de sorte qu’on eût pu dire qu’ils n’avaient eu réellement aucune nourriture depuis six ou sept jours, et qu’ils n’en avaient eu que très peu les jours précédents.
La pauvre mère, qui, à ce que le lieutenant nous rapporta, était une femme de bon sens et de bonne éducation, s’était par tendresse pour son fils imposé tant de privations, qu’elle avait fini par succomber; et quand notre second entra, elle était assise sur le plancher de la cabine, entre deux chaises auxquelles elle se tenait fortement, son dos appuyé contre le lambris, la tête affaissée dans les épaules, et semblable à un cadavre, bien qu’elle ne fût pas tout à fait morte. Mon second lui dit tout ce qu’il put pour la ranimer et l’encourager, et avec une cuillère lui fit couler du bouillon dans la bouche. Elle ouvrit les lèvres, elle leva une main, mais elle ne put parler. Cependant elle entendit ce qu’il lui disait, et lui fit signe qu’il était trop tard pour elle; puis elle lui montra son enfant, comme si elle eût voulu dire: Prenez-en soin.
Néanmoins le second, excessivement ému à ce spectacle, s’efforçait de lui introduire un peu de bouillon dans la bouche, et, à ce qu’il prétendit, il lui en fit avaler deux ou trois cuillerées: je doute qu’il en fût bien sûr. N’importe! c’était trop tard: elle mourut la même nuit.
Le jeune homme, qui avait été sauvé au prix de la vie de la plus affectionnée des mères, ne se trouvait pas tout à fait aussi affaibli; cependant il était étendu roide sur un lit, n’ayant plus qu’un souffle de vie. Il tenait dans sa bouche un morceau d’un vieux gant qu’il avait dévoré. Comme il était jeune et avait plus de vigueur que sa mère, le second réussit à lui verser quelque peu de la potion dans le gosier, et il commença sensiblement à se ranimer; pourtant quelque temps après, lui en ayant donné deux ou trois grosses cuillerées, il se trouva fort mal et les rendit.
Des soins furent ensuite donnés à la pauvre servante. Près de sa maîtresse elle était couchée tout de son long sur le plancher, comme une personne tombée en apoplexie, et elle luttait avec la mort. Ses membres étaient tordus: une de ses mains était agrippée à un bâton de chaise, et le tenait si ferme qu’on ne put aisément le lui faire lâcher; son autre bras était passé sur sa tête, et ses deux pieds, étendus et joints, s’appuyaient avec force contre la barre de la table. Bref, elle gisait là comme un agonisant dans le travail de la mort: cependant elle survécut aussi.
La pauvre créature n’était pas seulement épuisée par la faim et brisée par les terreurs de la mort; mais, comme nous l’apprîmes de l’équipage, elle avait le cœur déchiré pour sa maîtresse, qu’elle voyait mourante depuis deux ou trois jours et qu’elle aimait fort tendrement.
Nous ne savions que faire de cette pauvre fille; et lorsque notre chirurgien, qui était un homme de beaucoup de savoir et d’expérience, l’eut à grands soins rappelée à la vie, il eut à lui rendre la raison; et pendant fort longtemps elle resta à peu près folle, comme on le verra par la suite.