Le second eut vent de cela et nous en donna connaissance; sur quoi il fut arrêté que moi, qui passais toujours à leurs yeux pour un personnage important, j’irais avec le second les rassurer et leur dire qu’ils pouvaient être certains, s’ils se conduisaient bien durant le reste du voyage, que tout ce qu’ils avaient fait précédemment serait oublié. J’y allai donc: ils parurent contents après que je leur eus donné ma parole d’honneur, et plus encore quand j’ordonnai que les deux hommes qui étaient aux fers fussent relâchés et graciés.
Cette mutinerie nous obligea à jeter l’ancre cette nuit-là, attendu d’ailleurs que le vent était tombé; le lendemain matin nous nous aperçûmes que nos deux hommes qui avaient été mis aux fers s’étaient saisis chacun d’un mousquet et de quelques autres armes,—nous ignorions combien ils avaient de poudre et de plomb,—avaient pris la pinasse du bâtiment, qui n’avait pas encore été halée à bord, et étaient allés rejoindre à terre leurs compagnons de complot.
Aussitôt que j’en fus instruit, je fis monter dans la grande chaloupe douze hommes et le second, et les envoyai à la poursuite de ces coquins; mais ils ne purent les trouver non plus qu’aucun des autres, car dès qu’ils avaient vu la chaloupe s’approcher du rivage, ils s’étaient tous enfuis dans les bois. Le second fut d’abord tenté, pour faire justice de leur coquinerie, de détruire leurs plantations, de brûler leurs ustensiles et leurs meubles, et de les laisser se tirer d’affaire comme ils pourraient; mais, n’ayant pas d’ordres, il laissa toutes choses comme il les trouva, et, ramenant la pinasse, il revint à bord sans eux.
Ces deux hommes joints aux précédents coquins en élevaient le nombre à cinq; mais les trois premiers l’emportaient tellement en scélératesse sur ceux-ci, qu’après qu’ils eurent passé ensemble deux ou trois jours, ils chassèrent les deux nouveaux venus, les abandonnant à eux-mêmes et ne voulant rien avoir de commun avec eux. Ils refusèrent même longtemps de leur donner de la nourriture. Quant aux Espagnols, ils n’étaient point encore arrivés.
Dès que ceux-ci furent venus, les affaires commencèrent à marcher; ils tâchèrent d’engager les trois scélérats d’Anglais à reprendre parmi eux leurs deux compatriotes, afin, disaient-ils, de ne faire qu’une seule famille; mais ils ne voulurent rien entendre, de sorte que les deux pauvres diables vécurent à part, et, voyant qu’il n’y avait que le travail et l’application qui pût les faire vivre confortablement, ils s’installèrent sur le rivage nord de l’île, mais un peu plus à l’ouest, pour être à l’abri des sauvages, qui débarquaient toujours dans la partie orientale.
Là ils bâtirent deux huttes, l’une pour se loger et l’autre pour servir de magasin. Les Espagnols leur ayant remis quelque peu de blé pour semer et une partie des pois que je leur avais laissés, ils bêchèrent, plantèrent, firent des clôtures, d’après l’exemple que je leur avais donné à tous, et commencèrent à se tirer assez bien d’affaire.
Leur première récolte de blé était venue à bien, et, quoiqu’ils n’eussent d’abord cultivé qu’un petit espace de terrain, vu le peu de temps qu’ils avaient eu, néanmoins c’en fut assez pour les soulager et les fournir de pain et d’autres aliments; l’un d’eux, qui avait rempli à bord les fonctions d’aide de cuisine, s’entendait fort bien à faire des soupes, des puddings, et quelques autres mets que le riz, le lait et le peu de viande qu’ils avaient permettaient d’apprêter.
C’est ainsi que leur position commençait à s’améliorer, quand leurs trois fieffés coquins de compatriotes se mirent en tête de venir les insulter et leur chercher noise. Ils leur dirent que l’île était à eux, que le gouverneur,—c’était moi qu’ils désignaient ainsi,—leur en avait donné la possession, que personne qu’eux n’y avait droit, et que, de par tous les diables, ils ne leur permettraient point de faire des constructions sur leur terrain, à moins d’en payer le loyer.
Les deux hommes crurent d’abord qu’ils voulaient rire, et les prièrent de venir s’asseoir auprès d’eux, d’examiner les magnifiques maisons qu’ils avaient construites et d’en fixer eux-mêmes le loyer; l’un d’eux ajouta en plaisantant que s’ils étaient effectivement les propriétaires du sol, il espérait que, bâtissant sur ce terrain et y faisant des améliorations, on devait, selon la coutume de tous les propriétaires, leur accorder un long bail, et il les engagea à amener un notaire pour rédiger l’acte. Un des trois scélérats se mit à jurer, et, entrant en fureur, leur dit qu’il allait leur faire voir qu’ils ne riaient pas; en même temps il s’approche de l’endroit où ces honnêtes gens avaient allumé du feu pour cuire leurs aliments, prend un tison et, l’appliquant sur la partie extérieure de leur hutte, y met le feu: elle aurait brûlé tout entière en quelques minutes si l’un des deux hommes, courant à ce coquin, ne l’eût éloigné et éteint le feu avec ses pieds, sans de grandes difficultés.