Ayant ainsi donné un aperçu de l’état des choses telles que je les trouvai, il convient que je relate ce que je fis d’important pour nos colons, et dans quelle situation je les laissai. Leur opinion et la mienne étaient qu’ils ne seraient plus inquiétés par les sauvages, ou que, s’ils venaient à l’être, ils étaient en état de les repousser, fussent-ils deux fois plus nombreux qu’auparavant, de sorte qu’ils étaient fort tranquilles sur ce point.—En ce temps-là, avec l’Espagnol, que j’ai surnommé gouverneur, j’eus un sérieux entretien sur leur séjour dans l’île; car, n’étant pas venu pour emmener aucun d’entre eux, il n’eût pas été juste d’en emmener quelques-uns et de laisser les autres, qui peut-être ne seraient pas restés volontiers, si leurs forces eussent été diminuées.
En conséquence, je leur déclarai que j’étais venu pour les établir en ce lieu et non pour les en déloger; puis je leur fis connaître que j’avais apporté pour eux des secours de toute sorte; que j’avais fait de grandes dépenses, afin de les pourvoir de toutes les choses nécessaires à leur bien-être et à leur sûreté, et que je leur amenais telles et telles personnes, non seulement pour augmenter et renforcer leur nombre, mais encore pour les aider, grâce aux divers métiers utiles qu’elles avaient appris, à se procurer tout ce dont ils manquaient encore.
Ils étaient tous ensemble quand je leur parlai ainsi. Avant de leur livrer les provisions que j’avais apportées, je leur demandai, un par un, s’ils avaient entièrement étouffé et oublié les inimitiés qui avaient régné parmi eux, s’ils voulaient se serrer la main et se jurer une mutuelle affection et une étroite union d’intérêts, que ne détruiraient plus ni mésintelligences ni jalousies.
William Atkins, avec beaucoup de franchise et de bonne humeur, répondit qu’ils avaient assez essuyé d’afflictions pour devenir tous sages, et rencontré assez d’ennemis pour devenir tous amis; que, pour sa part, il voulait vivre et mourir avec les autres; que bien loin de former de mauvais desseins contre les Espagnols, il reconnaissait qu’ils ne lui avaient rien fait que son mauvais caractère n’eût rendu nécessaire et qu’à leur place il n’eût fait, s’il n’avait fait pis; qu’il leur demanderait pardon si je le souhaitais, de ses impertinences et de ses brutalités à leur égard; qu’il avait la volonté et le désir de vivre avec eux dans les termes d’une amitié et d’une union parfaites, et qu’il ferait tout ce qui serait en son pouvoir pour les en convaincre. Enfin, quant à l’Angleterre, qu’il lui importait peu de ne pas y aller de vingt années.
Les Espagnols répondirent qu’à la vérité, dans le commencement, ils avaient désarmé et exclu William Atkins et ses deux camarades, à cause de leur mauvaise conduite, comme ils me l’avaient fait connaître, et qu’ils en appelaient tous à moi de la nécessité où ils avaient été d’en agir ainsi; mais que William Atkins s’était conduit avec tant de bravoure dans le grand combat livré aux sauvages et depuis dans quantité d’occasions, et s’était montré si fidèle et si dévoué aux intérêts généraux de la colonie, qu’ils avaient oublié tout le passé, et pensaient qu’il méritait autant qu’aucun d’eux qu’on lui confiât des armes et qu’on le pourvût de toutes choses nécessaires; qu’en lui déférant le commandement après le gouverneur lui-même, ils avaient témoigné de la foi qu’ils avaient en lui; que s’ils avaient eu foi entière en lui et en ses compatriotes, ils reconnaissaient aussi qu’ils s’étaient montrés dignes de cette foi par tout ce qui peut appeler sur un honnête homme l’estime et la confiance; bref, qu’ils saisissaient de tout cœur cette occasion de me donner cette assurance qu’ils n’auraient jamais d’intérêt qui ne fût celui de tous.
D’après ces franches et ouvertes déclarations d’amitié, nous fixâmes le jour suivant pour dîner tous ensemble, et nous fîmes, d’honneur, un splendide festin. Je priai le maître coq du navire et son aide de venir à terre pour dresser le repas, et l’ancien cuisinier en second que nous avions dans l’île les assista. On tira les provisions du vaisseau: six pièces de bon bœuf, quatre pièces de porc et notre bowl à punch, avec les ingrédients pour en faire; et je leur donnai, en particulier, dix bouteilles de vin clairet de France et dix bouteilles de bière anglaise, choses dont ni les Espagnols ni les Anglais n’avaient goûté depuis bien des années, et dont, cela est croyable, ils furent on ne peut plus ravis.