En ces extrémités, le vent soufflait toujours avec violence, et à la pointe du jour un de nos hommes s’écria: Terre! A peine nous étions-nous précipités hors de la cabine, pour regarder dans l’espoir de reconnaître en quel endroit du monde nous étions, que notre navire donna contre un banc de sable: son mouvement étant ainsi subitement arrêté, la mer déferla sur lui d’une telle manière, que nous nous attendîmes tous à périr sur l’heure et que nous nous réfugiâmes vers le gaillard d’arrière, pour nous mettre à l’abri de l’écume et des éclaboussures des vagues.
Il serait difficile à quelqu’un qui ne se serait pas trouvé en une pareille situation, de décrire ou de concevoir la consternation d’un équipage dans de telles circonstances. Nous ne savions ni où nous étions, ni vers quelle terre nous avions été poussés, ni si c’était une île ou un continent, ni si elle était habitée ou inhabitée. Et comme la fureur du vent était toujours grande, quoique moindre, nous ne pouvions pas même espérer que le navire demeurerait quelques minutes sans se briser en morceaux, à moins que les vents, par une sorte de miracle, ne changeassent subitement. En un mot, nous nous regardions les uns les autres, attendant la mort à chaque instant, et nous préparant tous pour un autre monde, car il ne nous restait rien ou que peu de chose à faire en celui-ci. Toute notre consolation présente, tout notre réconfort, c’était que le vaisseau, contrairement à notre attente, ne se brisait pas encore, et que le capitaine disait que le vent commençait à s’abattre. Bien que nous nous aperçûmes en effet que le vent s’était un peu apaisé, néanmoins notre vaisseau, ainsi échoué sur le sable, étant trop engravé pour espérer de le remettre à flot, nous étions vraiment dans une situation horrible, et il ne nous restait plus qu’à songer à sauver notre vie du mieux que nous pourrions. Nous avions un canot à notre poupe avant la tourmente, mais d’abord il s’était défoncé à force de heurter contre le gouvernail du navire, et, ensuite, ayant rompu ses amarres, il avait été englouti ou emporté au loin à la dérive; nous ne pouvions donc pas compter sur lui. Nous avions bien encore une chaloupe à bord, mais la mettre à la mer était chose difficile; cependant il n’y avait pas à tergiverser, car nous nous imaginions à chaque minute que le vaisseau se brisait, et même quelques-uns de nous affirmaient que déjà il était entr’ouvert.
Alors notre second se saisit de la chaloupe, et, avec l’aide des matelots, elle fut lancée par-dessus le flanc du navire. Nous y descendîmes tous, nous abandonnant, onze que nous étions, à la merci de Dieu et de la tempête; car, bien que la tourmente fût considérablement apaisée, la mer, néanmoins, s’élevait à une hauteur effroyable contre le rivage, et pouvait bien être appelée Den Wild Zee,—la mer sauvage,—comme les Hollandais l’appellent lorsqu’elle est orageuse.
Notre situation était alors vraiment déplorable, nous voyions tous pleinement que la mer était trop grosse pour que notre embarcation pût résister, et qu’inévitablement nous serions engloutis. Comment cingler? Nous n’avions pas de voiles, et nous en aurions eu que nous n’en aurions rien pu faire. Nous nous mîmes à ramer vers la terre, mais avec le cœur gros et comme des hommes marchant au supplice. Aucun de nous n’ignorait que la chaloupe, en abordant, serait brisée en mille pièces par le choc de la mer. Néanmoins, après avoir recommandé nos âmes à Dieu de la manière la plus fervente, nous hâtâmes de nos propres mains notre destruction en ramant de toutes nos forces vers la terre où déjà le vent nous poussait. Le rivage était-il du roc ou du sable, était-il plat ou escarpé? Nous l’ignorions. Il ne nous restait qu’une faible lueur d’espoir, c’était d’atteindre une baie, une embouchure de fleuve, où par un grand bonheur nous pourrions faire entrer notre barque, l’abriter du vent, et peut-être même trouver le calme. Mais rien de tout cela n’apparaissait; mais à mesure que nous approchions de la rive, la terre nous semblait plus redoutable que la mer.
Nous hâtâmes de nos propres mains notre destruction.
Après avoir ramé, ou plutôt dérivé pendant une lieue et demie, à ce que nous jugions, une vague furieuse, s’élevant comme une montagne, vint, en roulant à notre arrière, nous annoncer notre coup de grâce. Bref, elle nous saisit avec tant de furie que d’un seul coup elle fit chavirer la chaloupe et nous en jeta loin, séparés les uns des autres, en nous laissant à peine le temps de dire: O mon Dieu! car nous fûmes tous engloutis en un moment.
Rien ne saurait retracer quelle était la confusion de mes pensées lorsque j’allai au fond de l’eau. Quoique je nageasse très bien, il me fut impossible de me délivrer des flots pour prendre respiration. La vague, m’ayant porté ou plutôt emporté à une longue distance vers le rivage, et s’étant étalée et retirée, me laissa presque à sec, mais à demi étouffé par l’eau que j’avais avalée. Me voyant plus près de la terre ferme que je ne m’y étais attendu, j’eus assez de présence d’esprit et de force pour me dresser sur mes pieds, et m’efforcer de gagner le rivage, avant qu’une autre vague revînt et m’enlevât. Mais je sentis bientôt que c’était impossible, car je vis la mer s’avancer derrière moi furieuse et aussi haute qu’une grande montagne. Je n’avais ni le moyen ni la force de combattre cet ennemi; ma seule ressource était de retenir mon haleine, et de m’élever au-dessus de l’eau, et en surnageant ainsi de préserver ma respiration, et de voguer vers la côte, s’il m’était possible. J’appréhendais par-dessus tout que le flot, après m’avoir transporté, en venant, vers le rivage, ne me rejetât dans la mer en s’en retournant.