... lorsqu’ils eurent tué mon pauvre Vendredi...

Je ne saurais dire combien nous en tuâmes ni combien nous en blessâmes de cette bordée; mais, assurément, jamais on ne vit un tel effroi et un tel hourvari parmi une pareille multitude; il y avait bien en tout, brisées et culbutées, treize ou quatorze pirogues dont les hommes s’étaient jetés à la nage; le reste de ces barbares, épouvantés, éperdus, s’enfuyaient aussi vite que possible, se souciant peu de sauver ceux dont les pirogues avaient été brisées ou effondrées par notre canonnade. Aussi, je le suppose, beaucoup d’entre eux périrent-ils. Un pauvre diable, qui luttait à la nage contre les flots, fut recueilli par nos gens plus d’une heure après que tous étaient partis.

Nos coups de canon à mitraille durent en tuer et en blesser un grand nombre; mais, bref, nous ne pûmes savoir ce qu’il en avait été; ils s’enfuirent si précipitamment qu’au bout de trois heures ou environ, nous n’apercevions plus que trois ou quatre canots traîneurs[28]. Et nous ne revîmes plus les autres, car, une brise se levant le soir même, nous appareillâmes et fîmes voile pour le Brésil.

Nous avions bien un prisonnier, mais il était si triste, qu’il ne voulait ni manger, ni parler. Nous nous figurâmes tous qu’il voulait se laisser mourir de faim. Pour le guérir, j’usai d’un expédient: j’ordonnai qu’on le prît, qu’on le redescendît dans la chaloupe, et qu’on lui fit accroire qu’on allait le rejeter à la mer, et l’abandonner où on l’avait trouvé, s’il persistait à garder le silence. Il s’obstina: nos matelots le jetèrent donc réellement à la mer et s’éloignèrent de lui; alors il les suivit, car il nageait comme un poisson, et se mit à les appeler dans sa langue: mais ils ne comprirent pas un mot de ce qu’il disait. Cependant, à la fin, ils le reprirent à bord. Depuis, il devint plus traitable, et je n’eus plus recours à cet expédient.

Nous remîmes alors à la voile. J’étais inconsolable de la perte de mon serviteur Vendredi, et je serais volontiers retourné dans l’île pour y prendre quelque autre sauvage à mon service, mais cela ne se pouvait; nous poursuivîmes donc notre route. Nous avions un prisonnier, comme je l’ai dit, et beaucoup de temps s’écoula avant que nous pussions lui faire entendre la moindre chose. A la longue, cependant, nos gens lui apprirent quelque peu d’anglais, et il se montra plus sociable. Nous lui demandâmes de quel pays il venait: sa réponse nous laissa au même point, car son langage était si étrange, si guttural, et se parlait de la gorge d’une façon si sourde et si bizarre, qu’il nous fut impossible d’en recueillir un mot, et nous fûmes tous d’avis qu’on pouvait aussi bien parler ce baragouin avec un bâillon dans la bouche qu’autrement. Ses dents, sa langue, son palais, ses lèvres, autant que nous pûmes voir, ne lui étaient d’aucun usage: il formait ses mots précisément comme une trompe de chasse forme un ton, à plein gosier. Il nous dit cependant, quelque temps après, quand nous lui eûmes enseigné à articuler un peu l’anglais, qu’ils s’en allaient avec leurs rois pour livrer une grande bataille. Comme il avait dit rois, nous lui demandâmes combien ils en avaient. Il nous répondit qu’il y avait là cinq nation,—car nous ne pouvions lui faire comprendre l’usage de l’S au pluriel,—et qu’elles s’étaient réunies pour combattre deux autre nation. Nous lui demandâmes alors pourquoi ils s’étaient avancés sur nous.—«Pour faire la grande merveille regarder,» dit-il (To makee the great wonder look). A ce propos, il est bon de remarquer que tous ces naturels, de même que ceux d’Afrique, quand ils apprennent l’anglais, ajoutent toujours deux E à la fin des mots où nous n’en mettons qu’un, et placent l’accent sur le dernier, comme makee, takee, par exemple, prononciation vicieuse dont on ne saurait les désaccoutumer, et dont j’eus beaucoup de peine à débarrasser Vendredi, bien que j’eusse fini par en venir à bout.

Et maintenant que je viens de nommer encore une fois ce pauvre garçon, il faut que je lui dise un dernier adieu. Pauvre honnête Vendredi!... Nous l’ensevelîmes avec toute la décence et la solennité possibles. On le mit dans un cercueil, on le jeta à la mer, et je fis tirer pour lui onze coups de canon. Ainsi finit la vie du plus reconnaissant, du plus fidèle, du plus candide, du plus affectionné serviteur qui fût jamais.

A la faveur d’un bon vent, nous cinglions alors vers le Brésil, et au bout de douze jours environ, nous découvrîmes la terre par la latitude de cinq degrés sud de la ligne: c’est là le point le plus nord-est de toute cette partie de l’Amérique. Nous demeurâmes sud-quart-est en vue de cette côte pendant quatre jours; nous doublâmes alors le cap Saint-Augustin, et, trois jours après, nous vînmes mouiller dans la baie de Tous-les-Saints, l’ancien lieu de ma délivrance, d’où m’étaient venues également ma bonne et ma mauvaise fortune.

Jamais navire n’avait amené dans ces parages personne qui y eût moins affaire que moi, et cependant ce ne fut qu’avec beaucoup de difficultés que nous fûmes admis à avoir avec la terre la moindre communication. Ni mon partner lui-même, qui vivait encore, et faisait en ces lieux grande figure, ni les deux négociants, mes curateurs, ni le bruit de ma miraculeuse conservation dans l’île, ne purent m’obtenir cette faveur. Toutefois, mon partner, se souvenant que j’avais donné cinq cents moidores au prieur du monastère des Augustins, et trois cent soixante-douze aux pauvres, alla au couvent, et engagea le prieur à se rendre auprès du gouverneur pour lui demander pour moi la permission de descendre à terre avec le capitaine, quelqu’un autre et huit matelots seulement, et la condition expresse et absolue que nous ne débarquerions aucune marchandise et ne transporterions nulle autre personne sans autorisation.

On fut si strict envers nous quant au non-débarquement des marchandises, que ce ne fut qu’avec une extrême difficulté que je pus mettre à terre trois ballots de merceries anglaises, à savoir, de draps fins, d’étoffes et de toiles que j’avais apportées pour en faire présent à mon partner.