Mais pour amener à conclusion ce grand changement dans nos affaires, il fallait d’abord consulter le capitaine du navire et l’équipage, et savoir s’ils voulaient aller au Japon, et tandis que cela m’occupait, le jeune homme que mon neveu m’avait laissé pour compagnon de voyage vint à moi et me dit qu’il croyait l’expédition proposée fort belle, qu’elle promettait de grands avantages et qu’il serait ravi que je l’entreprisse; mais que si je ne me décidais pas à cela et que je voulusse l’y autoriser, il était prêt à partir comme marchand, ou en toute autre qualité, à mon bon plaisir.—«Si jamais je retourne en Angleterre, ajouta-t-il, et vous y retrouve vivant, je vous rendrai un compte fidèle de mon gain, qui sera tout à votre discrétion.»

Il m’était réellement pénible de me séparer de lui; mais, songeant aux avantages qui étaient vraiment considérables, et que ce jeune homme était aussi propre à mener l’affaire à bien que qui que ce fût, j’inclinai à le laisser partir; cependant je lui dis que je voulais d’abord consulter mon partner, et que je lui donnerais une réponse le lendemain. Je m’en entretins donc avec mon partner, qui s’y prêta très généreusement.—«Vous savez, me dit-il, que ce navire nous a été funeste, et que nous avons résolu tous les deux de ne plus nous y embarquer: si votre intendant—ainsi appelait-il mon jeune homme—veut tenter le voyage, je lui abandonne ma part du navire pour qu’il en tire le meilleur parti possible; et si nous vivons assez pour revoir l’Angleterre, et s’il réussit dans ces expéditions lointaines, il nous tiendra compte de la moitié du profit du louage du navire, l’autre moitié sera pour lui.»

Mon partner, qui n’avait nulle raison de prendre intérêt à ce jeune homme, faisant une offre semblable, je me gardai bien d’être moins généreux; et tout l’équipage consentant à partir avec lui, nous lui donnâmes la moitié du bâtiment en propriété, et nous reçûmes de lui un écrit par lequel il s’obligeait à nous tenir compte de l’autre; puis il partit pour le Japon.—Le négociant japonais se montra un parfait honnête homme à son égard: il le protégea au Japon, et lui fit obtenir la permission de descendre à terre, faveur qu’en général les Européens n’obtiennent plus depuis quelque temps; il lui paya son fret très ponctuellement, et l’envoya aux Philippines chargé de porcelaines du Japon et de la Chine avec un subrécargue du pays, qui, après avoir trafiqué avec les Espagnols, rapporta des marchandises européennes et un fort lot de clous de girofle et autres épices. A son arrivée, non seulement il lui paya son fret aussitôt et grassement, mais encore, comme notre jeune homme ne se souciait point alors de vendre le navire, le négociant lui fournit des marchandises pour son compte; de sorte qu’avec quelque argent et quelques épices qu’il avait d’autre part et qu’il emporta avec lui, il retourna aux Philippines, chez les Espagnols, où il se défit de sa cargaison très avantageusement. Là, s’étant fait de bonnes connaissances à Manille, il obtint que son navire fût déclaré libre; et le gouverneur de Manille l’ayant loué pour aller en Amérique, à Acapulco, sur la côte du Mexique, il lui donna la permission d’y débarquer, de se rendre à Mexico, et de prendre passage pour l’Europe, lui et tout son monde, sur un navire espagnol.

Il fit le voyage d’Acapulco très heureusement, et il y vendit son navire. Là, ayant aussi obtenu la permission de se rendre par terre à Porto-Bello, il trouva, je ne sais comment, le moyen de passer à la Jamaïque avec tout ce qu’il avait, et environ huit ans après il revint en Angleterre excessivement riche: de quoi je parlerai en son lieu. Sur ce, je reviens à mes propres affaires.

Sur le point de nous séparer du bâtiment et de l’équipage, nous nous prîmes naturellement à songer à la récompense que nous devions donner aux deux hommes qui nous avaient avertis si fort à propos du projet formé contre nous dans la rivière de Camboge. Le fait est qu’ils nous avaient rendu un service insigne, et qu’ils méritaient bien de nous, quoique, soit dit en passant, ils ne fussent eux-mêmes qu’une paire de coquins; car, ajoutant foi à la fable qui nous transformait en pirates, et ne doutant pas que nous ne nous fussions enfuis avec le navire, ils étaient venus nous trouver, non seulement pour nous avertir de ce qu’on machinait contre nous, mais encore pour s’en aller faire la course en notre compagnie, et l’un d’eux avoua plus tard que l’espérance seule d’écumer la mer avec nous l’avait poussé à cette révélation. N’importe! le service qu’ils nous avaient rendu n’en était pas moins grand, et c’est pourquoi, comme je leur avais promis d’être reconnaissant envers eux, j’ordonnai premièrement qu’on leur payât les appointements qu’ils déclaraient leur être dus à bord de leurs vaisseaux respectifs, c’est-à-dire à l’Anglais neuf mois de ses gages et sept au Hollandais; puis, en outre, et par-dessus, je leur fis donner une petite somme en or, à leur grand contentement. Je nommai ensuite l’Anglais maître canonnier du bord, le nôtre ayant passé lieutenant en second et commis aux vivres; pour le Hollandais, je le fis maître d’équipage. Ainsi grandement satisfaits, l’un et l’autre rendirent de bons offices, car tous les deux étaient d’habiles marins et d’intrépides compagnons.

Nous étions alors sur le sol de la Chine; et si au Bengale je m’étais cru banni et éloigné de ma patrie, tandis que pour mon argent j’avais tant de moyens de revenir chez moi, que ne devais-je pas penser en ce moment où j’étais environ à mille lieues plus loin de l’Angleterre, et sans perspective aucune de retour!

Seulement, comme une autre foire devait se tenir au bout de quatre mois dans la ville où nous étions, nous espérions qu’alors nous serions à même de nous procurer toutes sortes de produits du pays, et vraisemblablement de trouver quelque jonque chinoise ou quelque navire venant de Nanking qui serait à vendre et pourrait nous transporter nous et nos marchandises où il nous plairait. Faisant fond là-dessus, je résolus d’attendre; d’ailleurs, comme nos personnes privées n’étaient pas suspectes, si quelques bâtiments anglais ou hollandais se présentaient ne pouvions-nous pas trouver l’occasion de charger nos marchandises et d’obtenir passage pour quelque autre endroit des Indes moins éloigné de notre patrie?

Dans cette espérance, nous nous déterminâmes donc à demeurer en ce lieu; mais, pour nous récréer, nous nous permîmes deux ou trois petites tournées dans le pays. Nous fîmes d’abord un voyage de dix jours pour aller voir Nanking, ville vraiment digne d’être visitée. On dit qu’elle renferme un million d’âmes, je ne le crois pas: elle est symétriquement bâtie, toutes les rues sont régulièrement alignées et se croisent l’une l’autre en ligne droite, ce qui lui donne une avantageuse apparence.

Mais quand j’en viens à comparer les misérables peuples de ces régions aux peuples de nos contrées, leurs édifices, leurs mœurs, leur gouvernement, leur religion, leurs richesses et leur splendeur,—comme disent quelques-uns,—j’avoue que tout cela me semble ne pas valoir la peine d’être nommé, ne pas valoir le temps que je passerais à le décrire et que perdraient à le lire ceux qui viendront après moi.

Il est à remarquer que nous nous ébahissons de la grandeur, de l’opulence, des cérémonies, de la pompe, du gouvernement, des manufactures, du commerce et de la conduite de ces peuples, non parce que ces choses méritent de fixer notre admiration ou même nos regards, mais seulement parce que, tout remplis de l’idée primitive que nous avons de la barbarie de ces contrées, de la grossièreté et de l’ignorance qui y règnent, nous ne nous attendons pas à y trouver rien de si avancé.