Personne, excepté nous, ne savait pourquoi nous étions poursuivis: mais, comme les Tartares-Mongols ont pour habitude de rôder en troupes dans ce désert, les caravanes ont coutume de se fortifier ainsi contre eux chaque nuit, comme contre des armées de voleurs; cette poursuite n’était donc pas chose nouvelle.
Or nous avions cette nuit le camp le plus avantageux que nous eussions jamais eu: nous étions postés entre deux bois, un petit ruisseau coulait juste devant notre front, de sorte que nous ne pouvions être enveloppés, et qu’on ne pouvait nous attaquer que par devant ou par derrière. Encore mîmes-nous tous nos soins à rendre notre front aussi fort que possible, en plaçant nos bagages, nos chameaux et nos chevaux tous en ligne au bord du ruisseau: sur notre arrière nous abattîmes quelques arbres.
Dans cet ordre nous nous établissions pour la nuit, mais les Tartares furent sur nos bras avant que nous eussions achevé notre campement. Ils ne se jetèrent pas sur nous comme des brigands, ainsi que nous nous y attendions, mais ils nous envoyèrent trois messagers pour demander qu’on leur livrât les hommes qui avaient bafoué leurs prêtres et brûlé leur Dieu Cham-Chi-Thaungu, afin de les brûler, et sur ce ils disaient qu’ils se retireraient et ne nous feraient point de mal, autrement qu’ils nous feraient tous périr dans les flammes. Nos gens parurent fort troublés à ce message, et se mirent à se regarder l’un l’autre entre les deux yeux pour voir si quelqu’un avait le péché écrit sur la face. Mais, personne! c’était le mot, personne n’avait fait cela. Le commandant de la caravane leur fit répondre qu’il était bien sûr que pas un des nôtres n’était coupable de cet outrage; que nous étions de paisibles marchands voyageant pour nos affaires; que nous n’avions fait de dommage ni à eux ni à qui que ce fût; qu’ils devaient chercher plus loin ces ennemis qui les avaient injuriés, car nous n’étions pas ces gens-là; et qu’il les priait de ne pas nous troubler, sinon que nous saurions nous défendre.
Ils nous envoyèrent trois messagers...
Cette réponse fut loin de les satisfaire, et le matin, à la pointe du jour, une foule immense s’avança vers notre camp; mais en nous voyant dans une si avantageuse position, ils n’osèrent pas pousser plus avant que le ruisseau qui barrait notre front, où ils s’arrêtèrent, et déployèrent de telles forces, que nous en fûmes atterrés au plus haut point; ceux d’entre nous qui en parlaient le plus modestement, disaient qu’ils étaient dix mille. Là, ils firent une pause et nous regardèrent un moment; puis, poussant un affreux hourra, ils nous décochèrent une nuée de flèches. Mais nous étions trop bien à couvert, nos bagages nous abritaient, et je ne me souviens pas que parmi nous un seul homme fût blessé.
Quelque temps après, nous les vîmes faire un petit mouvement à notre droite, et nous les attendions sur notre arrière, quand un rusé compagnon, un Cosaque de Jarawena, aux gages des Moscovites, appela le commandant de la caravane et lui dit:—«Je vais envoyer cette engeance à Sibeilka.»—C’était une ville à quatre ou cinq journées de marche au moins, vers le sud, ou plutôt derrière nous. Il prend donc son arc et ses flèches, saute à cheval, s’éloigne de notre arrière au galop, comme s’il retournait à Nertzinskoy, puis faisant un grand circuit, il rejoint l’armée des Tartares comme s’il était un exprès envoyé pour leur faire savoir tout particulièrement que les gens qui avaient brûlé leur Cham-Chi-Thaungu étaient partis pour Sibeilka avec une caravane de mécréants, c’est-à-dire de chrétiens, résolus qu’ils étaient de brûler le Dieu Scal-Isarg, appartenant aux Tongouses.
Comme ce drôle était un vrai Tartare et qu’il parlait parfaitement leur langage, il feignit si bien, qu’ils avalèrent tout cela et se mirent en route en toute hâte pour Sibeilka, qui était, ce me semble, à cinq journées de marche vers le sud. En moins de trois heures ils furent entièrement hors de notre vue, nous n’en entendîmes plus parler, et nous n’avons jamais su s’ils allèrent ou non jusqu’à ce lieu nommé Sibeilka.
Nous gagnâmes ainsi sans danger la ville de Jarawena, où il y avait une garnison de Moscovites, et nous y demeurâmes cinq jours, la caravane se trouvant extrêmement fatiguée de sa dernière marche et de son manque de repos durant la nuit.