Par l’intermédiaire de mon négociant écossais, qui toutefois ici se sépara de moi, je fis connaissance avec plusieurs de ces gentilshommes, avec quelques-uns même du premier ordre, et de qui, dans les longues soirées d’hiver pendant lesquelles je restais au logis, je reçus d’agréables visites. Ce fut causant un soir avec un certain prince banni, un des ex-ministres d’État du Czar, que la conversation tomba sur mon chapitre. Comme il me racontait une foule de belles choses sur la grandeur, la magnificence, les possessions et le pouvoir absolu de l’Empereur des Russiens, je l’interrompis et lui dis que j’avais été un prince plus grand et plus puissant que le Czar de Moscovie, quoique mes États ne fussent pas si étendus, ni mes peuples si nombreux. A ce coup, le seigneur russien eut l’air un peu surpris, et, tenant ses yeux attachés sur moi, il commença de s’étonner de ce que j’avançais.

Je lui dis que son étonnement cesserait quand je me serais expliqué. D’abord je lui contai que j’avais à mon entière disposition la vie et la fortune de mes sujets; que, nonobstant mon pouvoir absolu, je n’avais pas eu un seul individu mécontent de mon gouvernement ou de ma personne dans toutes mes possessions. Là-dessus il secoua la tête, et me dit qu’en cela je surpassais tout de bon le Czar de Moscovie. Me reprenant, j’ajoutai que toutes les terres de mon royaume m’appartenaient en propre; que tous mes sujets étaient non seulement mes tenanciers, mais mes tenanciers à volonté; qu’ils se seraient tous battus pour moi jusqu’à la dernière goutte de leur sang, et que jamais tyran, car pour tel je me reconnaissais, n’avait été si universellement aimé, et cependant si horriblement redouté de ses sujets.

Après avoir amusé quelque temps la compagnie de ces énigmes gouvernementales, je lui en dis le mot, je lui fis au long l’histoire de ma vie dans l’île, et de la manière dont je m’y gouvernais et gouvernais le peuple rangé sous moi, juste comme je l’ai rédigé depuis. On fut excessivement touché de cette histoire, et surtout le prince, qui me dit, avec un soupir, que la véritable grandeur ici-bas était d’être son propre maître; qu’il n’aurait pas échangé une condition telle que la mienne, contre celle du Czar de Moscovie; qu’il trouvait plus de félicité dans la retraite à laquelle il semblait condamné en cet exil qu’il n’en avait jamais trouvé dans la plus haute autorité dont il avait joui à la cour de son maître le Czar; que le comble de la sagesse humaine était de ployer notre humeur aux circonstances, et de nous faire un calme intérieur sous le poids des plus grandes tempêtes.—«Ici, poursuivit-il, au commencement de mon bannissement, je pleurais, je m’arrachais les cheveux, je déchirais mes habits, comme tant d’autres avaient fait avant moi, mais amené après un peu de temps et de réflexion à regarder au dedans de moi, et à jeter les yeux autour de moi sur les choses extérieures, je trouvai que, s’il est une fois conduit à réfléchir sur la vie, sur le peu d’influence qu’a le monde sur le véritable bonheur, l’esprit de l’homme est parfaitement capable de se créer une félicité à lui, le satisfaisant pleinement et s’alliant à ses meilleurs desseins et à ses plus nobles désirs, son grand besoin de l’assistance du monde. De l’air pour respirer, de la nourriture pour soutenir la vie, des vêtements pour avoir chaud, la liberté de prendre l’exercice nécessaire à la santé, complètent dans mon opinion tout ce que le monde peut faire pour nous. La grandeur, la puissance, les richesses et les plaisirs dont quelques-uns jouissent ici-bas, et dont pour ma part j’ai joui, sont pleins d’attraits pour nous, mais toutes ces choses lâchent la bride à nos plus mauvaises passions, à notre ambition, à notre orgueil, à notre avarice, à notre vanité, à notre sensualité, passions qui procèdent de ce qu’il y a de pire dans la nature de l’homme, qui sont des crimes en elles-mêmes, qui renferment la semence de toutes espèces de crimes, et n’ont aucun rapport, et ne se rattachent en rien ni aux vertus qui constituent l’homme sage, ni aux grâces qui nous distinguent comme chrétiens. Privé que je suis aujourd’hui de toute cette félicité imaginaire que je goûtais dans la pratique de tous ces vices, je me trouve à même de porter mes regards sur leur côté sombre, où je n’entrevois que difformités. Je suis maintenant convaincu que la vertu seule fait l’homme vraiment sage, riche, grand, et le retient dans la voie qui conduit à un bonheur suprême, dans une vie future; et, en cela, ne suis-je pas plus heureux dans mon exil que ne le sont mes ennemis en pleine possession des biens et du pouvoir que je leur ai abandonnés?»

«Sir, ajouta-t-il, je n’amène point mon esprit à cela par politique, me soumettant à la nécessité de ma condition, que quelques-uns appellent misérable. Non, si je ne m’abuse pas trop sur moi-même, je ne voudrais pas m’en retourner; non, quand bien même le Czar, mon maître, me rappellerait et m’offrirait de me rétablir dans toute ma grandeur passée; non, dis-je, je ne voudrais pas m’en retourner, pas plus que mon âme, je pense, quand elle sera délivrée de sa prison corporelle, et aura goûté la félicité glorieuse qu’elle doit trouver au delà de la vie, ne voudra retourner à la geôle de chair et de sang qui l’enferme aujourd’hui, et abandonner les cieux pour se replonger dans la fange et l’ordure des affaires humaines.»

Il prononça ces paroles avec tant de chaleur et d’effusion, tant d’émotion se trahissait dans son maintien qu’il était visible que c’étaient là les vrais sentiments de son âme. Impossible de mettre en doute sa sincérité.

Je lui répondis qu’autrefois, dans mon ancienne condition dont je venais de lui faire la peinture, je m’étais cru une espèce de monarque, mais que je pensais qu’il était, lui, non seulement un monarque, mais un grand conquérant; car celui qui remporte la victoire sur ses désirs excessifs, qui a un empire absolu sur lui-même, et dont la raison gouverne entièrement la volonté, est certainement plus grand que celui qui conquiert une ville.—«Mais, mylord, ajoutai-je, oserais-je vous faire une question?»—«De tout mon cœur,» répondit-il.—«Si la porte de votre liberté était ouverte, repris-je, ne saisiriez-vous pas cette occasion de vous délivrer de cet exil?»

—«Attendez, dit-il, votre question est subtile, elle demande de sérieuses et d’exactes distinctions pour y donner une réponse sincère, et je veux vous mettre mon cœur à jour. Rien au monde, que je sache, ne pourrait me porter à me délivrer de cet état de bannissement, sinon ces deux choses: premièrement ma famille, et secondement un climat un peu plus doux. Mais je vous proteste que pour retourner aux pompes de la cour, à la gloire, au pouvoir, aux tracas d’un ministre d’État, à l’opulence, au faste et aux plaisirs, c’est-à-dire aux folies d’un courtisan, si mon maître m’envoyait aujourd’hui la nouvelle qu’il me rend tout ce dont il m’a dépouillé, je vous proteste, dis-je, si je me connais bien, que je ne voudrais pas abandonner ce désert, ces solitudes, et ces lacs glacés pour le palais de Moscou.»

—«Mais, mylord, repris-je, peut-être n’êtes-vous pas seulement banni des plaisirs de la cour, du pouvoir, de l’autorité et de l’opulence dont vous jouissiez autrefois, vous pouvez être aussi privé de quelques-unes des commodités de la vie; vos terres sont peut-être confisquées, vos biens pillés, et ce qui vous est laissé ici ne suffit peut-être pas aux besoins ordinaires de la vie?»

—«Oui, me répliqua-t-il, si vous me considérez comme un seigneur ou un prince, comme dans le fait je le suis; mais veuillez ne voir en moi simplement qu’un homme, une créature humaine, que rien ne distingue d’avec la foule, et il vous sera évident que je ne puis sentir aucun besoin, à moins que je ne sois visité par quelque maladie ou quelque infirmité. Pour mettre toutefois la question hors de doute, voyez notre manière de vivre: nous sommes en cette ville cinq grands personnages; nous vivons tout à fait retirés, comme il convient à des gens en exil. Nous avons sauvé quelque chose du naufrage de notre fortune, qui nous met au-dessus de la nécessité de chasser pour notre subsistance; mais les pauvres soldats qui sont ici, et qui n’ont point nos ressources, vivent dans une aussi grande abondance que nous. Ils vont dans les bois chasser les zibelines et les renards: le travail d’un mois fournit à leur entretien pendant un an. Comme notre genre de vie n’est pas coûteux, il nous est aisé de nous procurer ce qu’il nous faut: donc votre objection est détruite.»

La place me manque pour rapporter tout au long la conversation on ne peut plus agréable que j’eus avec cet homme véritablement grand, et dans laquelle son esprit laissa paraître une si haute connaissance des choses, soutenue tout à la fois et par la religion et par une profonde sagesse, qu’il est hors de doute que son mépris pour le monde ne fût aussi grand qu’il l’exprimait. Et jusqu’à la fin il se montra toujours le même, comme on verra par ce qui suit.